Mélotronie-10
Christopher Franke Ecrit par Frédéric Gerchambeau



 

Christopher Franke est né à Berlin le 6 avril 1953 au sein d'une famille où tout le monde, père, mère et grande soeur jouaient de la musique classique. Lui même reçut une stricte éducation en ce sens durant 6 ans. D'abord au violon, encouragé par sa mère qui jouait de cet instrument au sein d'un orchestre, puis à la trompette, instrument pour lequel il avait une attirance plus particulière. De plus, il pratiquait beaucoup sur le piano familial, même si pour lui cet instrument ne représentait qu'un à-côté.
Mais son éducation musicale ne passa pas que par la pratique d'un instrument, elle se fit aussi par l'oreille. Tous les week-ends, des quartets à cordes venaient dans la maison familiale emplir l'espace des oeuvres de grands compositeurs classiques. Ses parents aussi, fins connaisseurs, lui apprirent à écouter des compositeurs plus modernes. C'est ainsi qu'il se familiarisa rapidement avec Stravinsky, Penderecki et Ligeti.
 
Mais pour autant qu'elle fut enrichissante, cette éducation lui parut à la longue ennuyeuse et éternellement tournée vers le passé. Il finit donc par opter pour un instrument plus actuel, la batterie, et une musique plus en rapport avec son temps, le rock. Dès lors il ne tarda pas à former en 1965 son premier groupe avec des copains d'école, les Tigers, formation inspirée de celle des Beatles. Puis, en 1966, les Tigers évoluèrent et changèrent de nom, deviennant les Sentries. Les Sentries eux-mêmes, en évoluant encore, se nommèrent Agitation, nom qu'une personne proche du groupe avait trouvé en ouvrant au hasard un dictionnaire. Ils l'avaient adopté car ce mot reflètait bien la notion de mouvement, de changement permanent qu'ils voulaient mettre dans leur musique. En effet, celle-ci se basait pour une bonne part sur l'improvisation et leurs concerts commencaient à s'accompagner de jeux de lumières tournoyants ainsi que de projections de petits films expérimentaux. Un peu plus tard encore, en 1969, Agitation se transforma en Agitation Free, en pleine période où le groupe devenait l'un des plus réputés de la scène underground berlinoise.

Jusque là, les répétitions du groupe se tenaient dans la cave de la maison où habitaient Christopher Franke et sa famille. Celui-ci avouant facilement que la musique que jouait le groupe à l'époque était violente, bruyante et somme toute fort similaire à ce qu'on appellera plus tard le punk-rock, on peut aisément imaginer que la cohabitation entre la jeune formation et le reste des occupants de la maison ne se faisait pas toujours dans la plus grande harmonie. Mais un beau jour, cette situation changea radicalement.

Vers la fin de l'année 1969, la mère de Christopher Franke apprit que Konrad Latte, le directeur de la Volksmusikhochschule, cherchait à acheter un piano dans l'intention de créer un groupe de rock que son école aurait ensuite accueilli, aidé et financé. Avec beaucoup de patience et de tact, elle reussit à convaincre Konrad Latte de mettre plutôt son argent et son aide dans un groupe déjà existant et reconnu, celui où jouait son fils en l'occurrence, Agitation Free. Il lui fut donc mit à sa disposition une salle de répétition, laquelle fut bientôt convertie en un véritable studio d'enregistrement par la personne désignée pour prendre en main le groupe et superviser ses répétitions. La personne en question était Thomas Kessler, un compositeur de musique contemporaine suisse officiant par ailleurs en que professeur de composition au Conservatoire de Berlin et ayant de plus déjà monté son propre studio de musique électronique expérimentale. C'est ainsi que naquit le "Beat Studio" de la Pfalzburger Strasse à Berlin-Wilmersdorf. 

Dans ce "Beat Studio", Thomas Kessler va enseigner peu à peu à Christopher Franke et à ses compagnons tous les rudiments conceptuels et techniques de la musique concrète ainsi que le bon maniement d'un magnétophone multipistes. Dès lors, sous cette influence et les conseils judicieux autant que bienveillants de Thomas Kessler, la musique du groupe va foncièrement évoluer vers un rock moins rageur et nettement plus expérimental.

Pour une simple raison de disponibilité de ses membres, Agitation Free ne pouvant pas répéter plus de 2 jours par semaine dans son "Beat Studio", le groupe ne va pas tarder à y faire venir quelques autres groupes locaux pour qu'ils puissent profiter eux aussi de cette pièce parfaitement insonorisée et de son équipement d'enregistrement. Mieux, ces autres groupes vont également recevoir l'aide et les enseignements de Thomas Kessler, ce qui va rapidement transformer le "Beat Studio" en pépinière du rock d'avant-garde berlinois.

Un des groupes profitant régulièrement du "Beat Studio" de Thomas Kessler et d'Agitation Free était Tangerine Dream, une formation de rock psychédélique que Christopher Franke et ses compagnons avaient appris à connaître et à apprécier à force de jouer les mêmes soirs dans les mêmes clubs. Tangerine Dream était alors composé d'Edgar Froese, de Klaus Schulze et de Conrad Schnitzler, mais c'est avec Edgar Froese, le guitariste et le leader/fondateur du groupe, que Christopher Franke avait les meilleurs rapports.

En fait, les rapports entre les deux musiciens devinrent même si bons qu'Edgar Froese se permit "d'emprunter" de temps à autre, à partir de l'automne de l'année 1970, l'excellent batteur qu'était Christopher Franke à son groupe. Il faut aussi préciser qu'en cette période-là les groupes respectifs de chacun des deux musiciens connaissaient de sérieuses dissensions internes. Ce qui explique que Christopher Franke devint à partir de là rapidement membre à part entière de Tangerine Dream, remplaçant ainsi Klaus Schulze au poste de batteur. La composition de Tangerine Dream fut donc dès lors celle-ci : Edgar Froese à la guitare, Christopher Franke à la batterie et Conrad Schnitzler alternant entre le violon, l'orgue et divers autres instruments selon son inspiration du moment. Mais Conrad Schnitzler entretenant des rapports de plus en plus difficiles avec Edgar Froese et jouant par ailleurs dans un autre groupe qu'il a lui-même créé, Kluster, sa participation à Tangerine Dream cessera peu après la venue de Christopher Franke au sein du groupe. Conrad Schnitzler sera remplacé par Steve Shroyder, un organiste ouvert à toutes les expérimentations

Christopher Franke ne vint pas au sein de Tangerine Dream qu'avec sa batterie et toute la fougue de sa jeunesse (il a tout juste 18 ans au moment où il entre dans le groupe - Edgar Froese en avait 7 de plus). Il amène aussi sa passion pour la musique électronique sous la forme d'un synthétiseur, un VCS3 de la firme anglaise EMS, un des premiers synthétiseurs accessibles aux musiciens de la scène pop et rock. Il permet également à Tangerine Dream de profiter pleinement du "Beat Studio" et de l'enseignement de Thomas Kessler en matière de musique électronique et expérimentale.

C'est ainsi que va naître en janvier 1971 "Alpha Centauri", le second opus de Tangerine Dream, sorti en mars 1971, un mélange d'orgues mystérieux, de guitares rêveuses, de sons électroniques tourbillonnants et de percussions éclatées. Christopher Franke s'y distingue en y jouant, outre sur divers tambours et cymbales, de la flûte, du piano-harpe, de la cythare et de son fameux VCS3.

Bon, d'accord, l'utilisation du VCS3, ce synthétiseur aussi capricieux que prodigieux est encore un peu simpliste et hésitante. Mais le fait est là, Christopher Franke vient d'introduire les synthétiseurs dans l'univers sonore de Tangerine Dream et cette évolution s'avèrera comme irréversible.

Peu après l'enregistrement et la sortie d'"Alpha Centauri", Edgar Froese et Christopher Franke doivent se résoudre à se séparer de Steve Shroyder, celui-ci s'étant mis à consommer quotidiennement un peu trop de stupéfiants pour continuer à tenir pleinement sa place au sein du groupe. En quête d'un nouvel organiste large d'esprit et imaginatif, Froese et Franke vont, quelque temps plus tard, auditionner un certain Peter Baumann, dont les seuls et maigres titres de gloire sont pour l'heure d'avoir jouer dans deux petits groupes locaux : Les Berlin-based Ants et les Burning Touch. L'audition se passe bizarrement. Peter Baumann, 19 ans à l'époque, n'arrête pas de sortir des sons étranges et incongrus de son orgue Farfisa bon marché tout en démontrant une piètre capacité à en jouer acceptablement. Froese et Franke ne savent que dire à ce Hans-Peter Baumann (c'est son vrai nom). C'est alors que ce médiocre organiste se met à créer pendant une bonne vingtaine de minutes tout un tas d'effets insolites et variés avec la réverbération intégrée à son orgue. Froese et Franke sont enchantés. Ils viennent de trouver le compagnon qu'il cherchait.

La première empreinte discographique du trio Froese/Franke/Baumann datera du simple "Ultima Thule", sorti en février 1972 et composé de "Ultima Thule - Part One" (3:25) et de "Ultima Thule - Part Two" (4:22). Ce simple est basé sur le thème musical qui apparaît dans la partie centrale de "Fly And Collision Of The Comas Sola", un des morceaux du précédent album "Alpha Centauri", mais le climat est ici plus bien proche du rock que de la musique électronique expérimentale. Dans la "Part One", Edgar Froese a branché sa guitare sur la plus ahurissante pédale Fuzz de toute sa carrière. Cependant, la "Part Two" est plus calme, principalement axée sur des sonorités d'orgue.

Viendra ensuite le troisième opus de la formation, "Zeit", un double-album sorti en 1972. Et ce ne fut pas une mince affaire que ce "Zeit". Car comme son titre même l'indique, "Zeit" signifiant "Temps" en allemand, cet opus ne put trouver son accomplissement que dans la durée. De fait, ce double-album est ample, énigmatique, spatial, comme les quatre faces d'un voyage virtuel, irréel. 74 minutes 25 secondes d'ailleurs total.

Et pour forger un tel hymne au temps et à l'au-delà, le trio Froese/Franke/Baumann n'a pas hésité a se faire aider par de nombreux autres musiciens. Il y a d'abord Steve Schroyder, qui, s'étant éloigné des drogues, s'est vu offrir à nouveau une place d'organiste pour l'enregistrement du nouvel album du groupe. Il y a aussi quatre violoncellistes (une idée de Peter Baumann), Christian Vallbracht, Jochen von Grumbcow, Hans Joachim Bruene et Johannes Luecke. Et il y a même Florian Fricke, du très visionnaire groupe Popol Vuh, qui y joue du Moog 3P, un gros synthétiseur modulaire aux possibilités extraordinaires (qu'il vendra d'ailleurs un peu plus tard à Klaus Schulze, avec les conséquences que l'on sait sur l'épopée musicale de ce musicien).
Christopher Franke y joue de divers claviers, y utilise quelques cymbales et y manipule son VCS3, tout comme Peter Baumann d'ailleurs qui s'est lui aussi offert le même synthétiseur.

Pour son opus suivant, "Atem", sorti en 1973, le groupe abandonne l'habitude qu'il avait jusque là de se faire épauler par des aides instrumentales extérieures. C'est donc seul qu'il affrontera l'enregistrement de cet album intense, dense et varié, qui sonnera plus tard comme une transition importante, obligatoire et réussie vers cette période que d'aucuns considèreront comme l'Age d'Or de Tangerine Dream.

L'album commence par "Atem", le morceau qui lui donne son titre et qui dure toute la face A. Celui-ci s'ouvre par le bruit d'une sorte de respiration suivi d'une plage d'environ 5 minutes, qui paraîtra majestueuse ou martiale selon les goûts, où les percussions de Franke accompagnent et surplombent le Mellotron de Froese. Puis tout se calme, devient paisible, onirique, hors du temps.
"Fauni-Gena", qui vient ensuite, est un voyage, superbe et comme suspendu dans le ciel, entre orgues, mellotron et chants d'oiseaux électroniques. Ici, nous sommes déjà dans le Tangerine Dream atmosphérique et inspiré qui fera sa réputation.
C'est doux et c'est beau, il n'y a rien à dire de plus. On y perçoit même, même si c'est encore timidement, les premières ébauches de séquences. C'est dire que c'est un grand morceau.
"Circulation of events" est en continuité de climat avec "Fauni-Gena", mais avec cependant une nuance plus sombre, plus inquiétante, presque dramatique. C'est un flot constant de timbres riches, complexes et entremêlés terminé par une pulsation qui vient emporter le morceau vers des lieux inconnus.
L'album se conclue par "Wahn", dont le début à de quoi surprendre, avec ses effets de voix entrecoupés de percussions, avant de se finir de la même manière que se finissait la première partie de "Atem".
Avec un tel contenu sonore, il n'est pas étonnant que le disc-jockey de légende John Peel ait adoré l'album et qu'il l'ait passé et repassé en boucle dans son émission de radio, projetant ainsi Tangerine Dream vers les sentiers de la reconnaissance et de la célébrité.
Christopher Franke y joue des percussions, de l'orgue et de son VCS3.

Suite à cet "Atem", Peter Baumann s'en ira quelque temps hors du groupe, assez longtemps en tout cas pour qu'Edgar Froese et Christopher Franke réalisent ensemble un nouvel album, "Green Desert", dont l'enregistrement avait déjà été fixé.
Le moins que l'on puisse dire de cet album, enregistré à l'origine en août 1973, est qu'il a longtemps été une énigme totale pour les fans de Tangerine Dream. En effet, celui-ci n'est pas sorti à l'époque de son enregistrement mais seulement en 1986, suite à une mésentente entre le groupe et sa maison de disque d'alors. Il n'en reste désormais pas moins un point d'interrogation musical et sonore puisque que, lors de sa sortie, seule apparaîtra une version lourdement modifiée de celui-ci.
Il est donc à la fois difficile, tout bien pesé, de considérer la version connue de "Green Desert" comme faisant réellement partie de la discographie officielle et autorisée de Tangerine Dream.

Un achat très particulier marque, en 1973, le commencement d'une époque fondamentale pour l'histoire de Tangerine Dream : celui de sa relation avec les gros synthétiseurs modulaires. Certes le son d'un Moog 3P était déjà apparu sur "Zeit", mais le Moog 3P en question n'appartenait pas au groupe ou à l'un de ses membres. C'est donc cette année-là que Christopher Franke fait l'acquisition d'un gros synthéthiseur Moog similaire à celui que Florian Fricke avait fait entendre sur l'un des morceaux du troisième et double-album de Tangerine Dream.

Cette énorme machinerie électronique avait appartenu à Mick Jagger, le chanteur de Rolling Stones, mais celui-ci, le trouvant peut-être trop complexe à utiliser, l'avait finalement revendu à un studio d'enregistrement de Berlin, le studio Hansa. Mais voilà, la vérité fut que, tout comme Mick Jagger auparavant, personne dans le studio n'avait la moindre idée sur manière d'utiliser l'engin. Quelqu'un fit donc la réflexion qu'avec l'aide d'un connaisseur, ils pourraient sûrement finir par tirer de l'énigmatique instrument un excellent profit. Et c'est ainsi qu'ils firent venir Christopher Franke, pensant qu'il en saurait plus long qu'eux sur l'encombrante chose. Mais lui comme les autres resta perplexe devant la machine. Et à la question : "Pensez-vous que nous pourrions produire des hits avec cet engin ?", Christopher Franke répondit simplement, fasciné qu'il était déjà par ce mystérieux instrument : "Franchement, je ne le pense pas. Mais vous pouvez toujours me le vendre..."

Une fois ce monstrueux synthétiseur acquis, Christopher Franke eut toutes les peines du monde pour commencer à en tirer parti. C'est que si le Moog 3P est réellement un fantastique engin de création, sa programmation exige un véritable savoir-faire. En effet, et comme tous les autres synthétiseurs modulaires, le Moog 3P, pour émettre le moindre son, demande d'abord de voir ses différents modules correctement cablés, les cablages pouvant être plus ou moins complexes selon le mode de liaison qu'on a choisi pour relier les différents modules électroniques entre eux. Ce cablage effectué dans les règles, ce qui peut prendre un bon bout de temps, il est alors possible de régler, mais avec précaution, les très nombreux paramètres sonores disponibles sur le synthétiseur.

Cependant, au milieu de toutes les possibilités de la machine, il y a surtout un module qui attire et passionne Christopher Franke : le séquenceur. Cette partie du synthétiseur permet de programmer un certain nombre de notes et de les faire tourner indéfiniment en boucle, créant ainsi, outre une mélodie entremêlée d'un rythme, un puissant effet hypnotique. Edgar Froese, lui aussi fasciné par les séquences, avait déjà essayé d'en créer en mettant de l'echo sur des arpèges joué à la basse. Pour Christopher Franke, cela lui rappelle plutôt les percussions mélodiques qu'on joue dans certaines régions de l'Afrique. Quoi qu'il en soit, le séquenceur va rapidement devenir l'instrument phare et l'une des clés de la future musique de Tangerine Dream.

Fin 1973, après un concert parisien, le 22 août 1973, ayant vu se réunir sur la même scène Edgar Froese, Christopher Franke et Klaus Schulze, et au retour d'un Peter Baumann en pleine forme et très motivé, le groupe enregistre un nouvel album, "Phaedra", qui sortira au début de l'année 1974. Cet album va rapidement avoir un succès et un retentissement considérable. Il faut dire que Tangerine Dream y a mis une inspiration musicale et sonore impressionnante, et franchit aussi quelques paliers techniques et compositionnels qui font toute la différence avec les albums précédents. On peut presque dire qu'auparavant Tangerine Dream se cherchait et qu'il vient de se trouver. Et c'est éblouissant !
La face A est entièrement occupée par "Phaedra", le morceau qui donne son titre à l'album. C'est une extraordinaire fresque musicale, harmonique et timbrale où se mêlent séquences, Mellotron et effets sonores. C'est tour à tour effrayant et sublime, mais toujours au sommet sur le plan créatif et émotionnel. Les séquences de Christopher Franke atteignent là, déjà, leur pleine maturité musicale et pleuvent sur l'auditeur, hypnotiques, changeantes et superbes. Le mellotron d'Edgar Froese touche également à l'exceptionnel, voire au miraculeux, se partageant entre le magique et le magnifique.
La face B n'est pas en reste. Elle commence par un long, nostalgique et envoûtant "Mysterious Semblance at the Strand of Nightmares", dominé et porté par le Mellotron de Froese. Elle se continue par "Movements of a Visionary" où les séquences de Franke donnent libre cours à leurs ensorcelants méandres cycliques. Elle se termine enfin par un bref mais inoubliable " Sequent C' ", où la flûte de Peter Baumann flotte et danse dans l'irréel et le mystère, ineffable et troublante de beauté.

D'emblée, avec cet album, Tangerine Dream atteint auprès d'un public élargi, ébahi et subjugué une dimension à part, presque légendaire et mystique. Et c'est dans une atmosphère à la fois recueillie et survoltée que le groupe va effectuer une série de concerts où sera magnifiée la poésie énigmatique et sublime de sa musique, ainsi que la vision étonnante et puissante qu'il offrira d'un trio de musiciens nimbé de lumières et entouré de claviers divers et de synthétiseurs.
Le plus célèbre de ces concerts aura lieu le 13 décembre 1974 dans la Cathédrale de Reims. En fait, Tangerine Dream n'était pas le seul groupe à occuper l'affiche ce soir-là, et donc la foule nombreuse et désinvolte venue emplir l'enceinte sacrée n'était pas venue que pour eux. Mais c'est bien Tangerine Dream qui causa la sensation et l'émoi dans cette série de concerts et c'est à eux qu'on imputera les dommages causés à la Cathédrale au cours de cette mémorable soirée.

En janvier et février 1975, le trio s'affaire à mettre sur bandes son prochain album, "Rubycon", qui sortira la même année. C'est un nouveau saut qualitatif au niveau des harmonies, des séquences et des sonorités. Mieux, c'est peut-être là l'aboutissement de la démarche compositionnelle et conceptuelle de Tangerine Dream. En effet, le groupe est au sommet de son art. Jamais les atmosphères, les progressions d'accords et les séquences n'ont été si bien conçues et enchaînées. Les deux faces de l'album , comme les deux faces d'un même diamant, semblent couler de source, baignées qu'elles paraissent d'une éclatante évidence musicale et onirique. A y écouter de plus près, le travail sur les timbres, les effets sonores et les mélodies s'avère pourtant proprement effarant. Mais à l'oreille, tout ce flot harmonique est si captivant et évocateur que l'on se laisse porter, emporter, sans rien pouvoir remarquer de la minutie d'orfèvre qu'a mis le groupe à assembler son joyau discographique.

Pendant ces années 1974/1975, Tangerine Dream enchaînera concert sur concert, tous pleins à craquer de spectateurs tout autant médusés que fascinés, méritant ainsi une immense réputation musicale et scénique. C'est pour témoigner de ces concerts et y souligner l'extraordinaire inventité et beauté des prestations du groupe que sera élaboré "Ricochet", le premier live de Tangerine Dream et peut-être le plus incontournable de ses albums tout court. Car "Ricochet", sorti tout comme "Rubycon" en 1975, mais juste quelques mois après, n'est pas qu'un simple album live. C'est un assemblage, un résumé, un "best of" des meilleurs moments du Tangerine Dream de l'époque en concert, le tout constitué en 2 plages, comme 2 poèmes électroniques et lyriques, comme 2 peintures abstraites et timbrales. Cela dépasse le simple cadre de l'album live, on atteint concrètement le hors norme, l'insurpassable. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter le début de la deuxième face, de se laisser flotter sur les notes de piano et de Mellotron qui ouvrent le bal et d'attendre tranquillement les vertigineux duels de séquences qui suivent, et qui sont beaux à couper le souffle. Ce n'est plus de la musique, c'est du rêve et de l'émerveillement à portée d'oreilles.

Malgré un "Rubycon" fantastique, une série de concerts magiques et un "Ricochet" magnifique, l'atmosphère au sein du groupe n'a pourtant pas été au mieux au cours de cette année 1975. C'est qu'elle a été pertubée par un nouveau départ de Peter Baumann, juste après l'enregistrement de "Rubycon" et juste avant la tournée qu'avait prévu le groupe en Australie. Ce nouveau départ tombe mal et vient comme un orage en plein ciel bleu. Pire, Baumann n'est pas clair dans ses motifs et ses explications. Difficile donc pour le reste du groupe de savoir si ce nouveau départ sera définitif ou pas.
Toujours est-il qu'il y a pour le groupe toute une série de concerts à donner en Australie et qu'il serait problématique de les annuler. Heureusement, Franke possède un atout-maître dans sa manche. Un ancien copain d'enfance, Michael Hoenig, qui a lui aussi joué dans Agitation Free et qui, comme Franke et Froese, a également bénéficié de l'aide et de l'enseignement de Thomas Kessler. Michael Hoenig est un compositeur extrêmement doué et un grand connaisseur en matière de gros synthétiseurs modulaires et de bidouillages sonores. Et de fait, dans l'esprit de Franke, c'est le seul musicien au monde à pouvoir remplacer Peter Baumann au pied levé. C'est donc lui qui assurera la tournée australienne de Tangerine Dream en compagnie de Froese et de Franke et en l'absence de Peter Baumann.

La tournée se passe bien. Néanmoins, Michael Hoenig, très sympathique au demeurant et pour très compétent qu'il soit dans le domaine des séquences et des solos de synthé, n'est pas Peter Baumann et par conséquent la complicité musicale entre les membres s'en trouve gravement affectée. C'est donc de nouveau avec Peter Baumann, revenu d'on ne sait quelle escapade, que sera enregistré "Stratosfear", en août 1976.

Autant "Ricochet" semblait continuer et couronner, en live, la démarche musicale et conceptuelle de "Phaedra" et de "Rubycon", autant il est clair que "Stratosfear" a été le début "d'autre chose", d'une musique, certes toujours dérivante, belle et onirique, mais plus strictement composée, moins libre dans ses démesures sonores et harmoniques. Ceci est évident dès le premier morceau de l'album, qui lui donne d'ailleurs son nom, où tous les instruments et toutes les séquences sont nettement mis au service exclusif du climat rythmique très précis de ce titre. C'est fort bien fait, c'est swinguant à souhait, mais ce n'est déjà plus le Tangerine Dream de "Phaedra", de "Rubycon" et de "Ricochet". Cela dit, attention, je ne dis pas que cet album, sorti en octobre 1976, est décevant parce que différent. C'est même un excellent album, bourré de passages remarquablement beaux ou complètement irréels. C'est juste qu'on n'y sent plus la même recherche sonore et harmonique débridée qu'avant. C'est plus "calculé", plus "construit".

Devais-je dire "plus commercial" ? Peut-être pas. Mais il est certain que le succès grandissant du groupe et les climats très particuliers de sa musique ne pouvait pas manquer de capter l'intérêt des membres de la confrérie des cinéastes, et en particulier celui de WiIliam Friedkin, réalisateur, en autres, de "French Connection" et de "L'Exorciste". Celui-ci était à l'époque un grand fan du groupe et il avait pour projet de tourner une nouvelle version, très personnelle, du "Salaire de la Peur" en se basant, pour la réalisation de son film, sur des enregistrements que lui aurait fourni auparavant la formation. Ce projet fut accompli comme prévu et le film sortit donc dans les salles, accompagné, chez les disquaires, de sa bande originale. Et c'est ainsi que naquit l'album-BO "The Sorcerer", paru en 1977.

Celui-ci est constitué de plages relativement brèves, voire même très courtes. Le tour de force de Tangerine Dream a été, ici, de conserver l'essence de ce qui fait la puissance émotive de sa musique dans des plages aussi contractées dans le temps. Impossible, certes, de se laisser porter par ces musiques, d'y rêver à son aise. Néanmoins, l'inspiration profonde du groupe est bien dans un "Search" ou dans un "Grind". Les séquences de Franke et le Mellotron de Froese y abattent un sacré travail.
Mais bon, c'est vrai, il y a les séquences, le Mellotron, les synthés et tout et tout, et difficile pourtant de ne pas penser que Tangerine Dream s'éloigne là encore de "Phaedra", de "Rubycon" et de "Ricochet". Ce ne sont que des bouts, des extraits de l'inspiration qui a donné un jour naissance à ces albums. Mais cela ne constitue pas un album de Tangerine Dream tel qu'en lui-même. Dommage.

Le 29 mars 1977, après de longs et lourds préparatifs, Tangerine Dream entame une tournée intense  et immense à travers le Canada et les Etats-Unis. Elle donnera la matière à un double-album live, "Encore", sorti en 1977, quelque temps après la sortie de l'album-BO "The Sorcerer".
Ce qui frappe d'abord dans "Encore", c'est sa pochette. Impossible de ne pas avoir une petite larme de nostalgie à l'oeil quand on voit Froese, Franke et Baumann ensemble sur cette grande scène, entourés chacun par d'impressionnants synthétiseurs. L'image-symbole de toute une ère. Et le contenu du double-album est plutôt excellent, même si, c'est vrai, il n'y a pas l'inventivité sonore et les improvisations géniales d'un "Ricochet". Mais, au moins, là où "Ricochet" était un assemblage plutôt qu'un témoignage fidèle des concerts enregistrés, "Encore" nous présente-t-il 4 plages de concerts dans leur intégralité. En ce sens, on peut dire que ce double-album est le testament live, l'ultime témoignage sur scène d'un Tangerine Dream dans une époque en train de s'achever.

Cet achèvement d'une ère sera encore plus palpable, éclatant et définitif quand Peter Baumann fera ses adieux complets et irrévocables à Froese et à Franke à la fin de l'année 1977.
Cette fois, c'est sûr, une page se tournait pour Tangerine Dream et pour tous ses fans.

Mais pour autant qu'ils étaient tristes du départ de Peter Baumann, Edgar Froese et Christopher Franke n'en voulaient pas moins continuer l'aventure avec un Tangerine Dream reconstruit et de nouveau prêt à affronter les studios et les scènes. Et pour aider le navire à repartir de l'avant, Edgar Froese eut l'idée de faire appel à un de ses plus fidèles amis et qui plus est déjà ancien membre de Tangerine Dream, le clavieriste/flûtiste/saxophoniste Steve Jolliffe. Un excellent batteur, Klaus Krüger, connu pour fabriquer lui-même ses batteries, sera aussi appelé en renfort.

Un studio d'enregistrement fut loué pour une durée d'un mois, 24 heures sur 24. Tous les musiciens s'enfermèrent dedans sans avoir la moindre idée de l'album qu'ils allaient y enregistrer. Des dizaines de projets furent élaborés, testés puis abandonnés. Au bout d'un moment, Steve Jolliffe coucha quelques paroles de chansons sur une feuille de papier et les mit en musique avec l'aide d'Edgar Froese, prenant soin également d'assurer les parties vocales. Klaus Krüger et Christopher Franke ayant ajouté par dessus quelques pistes de batterie, le tout donna "Rising Runner missed by Endless Sender".
 
Ce morceau permit de dégager une vraie direction à suivre pour élaborer le reste de l'album et rendit aussi possible que tout le monde contribue à parts égales aux autres morceaux encore à réaliser. Ainsi, pour "Madrigral Meridian",  Christopher Franke prépara quelques séquences accompagnées de quelques lignes de basse et tout le groupe se mit à improviser dessus.
C'est ainsi que naquit peu à peu l'album "Cyclone", enregistré en janvier 1978 et sorti en mars 1978.

Le moins que l'on puisse dire est que "Cyclone" reçut un accueil partagé entre la colère de beaucoup de vieux fans refusant, ô hérésie, que l'on puisse entendre des paroles de chansons dans un album de Tangerine Dream et la joie d'autres fans ravis au contraire d'écouter un Tangerine Dream remis à neuf, osant l'impensable et presque rock.

Sans entrer dans cette polémique inutile et stérile, force est de constater que cet album a constitué un sacré renouveau dans la discographie de Tangerine Dream tout en surfant sur le style déjà bien établi du groupe. Force est aussi de constater que le jeu de Lyricon de Steve Jolliffe étendait tant étonnament qu'agréablement la palette des sons d'un Tangerine Dream plus habitué à utiliser un genre de synthétiseurs plus classique.

Après la tournée quelque peu boudée qui suivit la sortie de "Cyclone" et constatant que les ventes de cet album, pas toujours bien compris, n'étaient restées que très moyennes, le groupe décida de mettre fin à cette expérience et dût enregistrer, en conséquence directe, le départ de Steve Jolliffe, qui entamera dès lors une carrière solo.
 
En août et septembre 1978, Edgar Froese et Christopher Franke, devenus le "noyau dur" de Tangerine Dream, enregistrèrent un nouvel album, "Force Majeure", sorti en février 1979, tout juste secondés de Klaus Krüger pour les parties de batterie et d'Edgar Meyer qui mêle quelques instants la musique de Tangerine Dream au son de son violoncelle.
 
Si "Cyclone" était un album plutôt homogène, "Force Majeure" fut au contraire nettement plus disparate concernant ses atmosphères, alternant entre le mystérieux, le swinguant et le carrément rock, frôlant même à un moment un semblant de mélodie enfantine. Cela dit, tout comme "Cyclone", il possède un son très particulier, bien à lui, avec un morceau tout à fait remarquable, ou curieux s'il on préfère, “Thru Metamorphic Rocks”. En effet, dans la majeure partie de ce morceau, Christopher Franke s'affaire autour d'une séquence énergique où domine un bruit blanc fortement flangé. Pendant quelques minutes, on se croirait revenu au bon vieux temps (pas si lointain pourtant) du Tangerine Dream expérimental et débridé de "Rubycon" ou de "Ricochet". De fait et symboliquement, “Thru Metamorphic Rocks”, comme un dernier regard en arrière, sera le dernier morceau du dernier album d'un Tangerine Dream qui va bientôt totalement changer de sonorité et d'esprit.
 
Cette transformation sera d'abord dûe à l'entrée des synthétiseurs dans l'ère du digital.
Jusque là, tous les synthétiseurs, du modeste Teisco 100-F au fabuleux ARP 2500 en passant par l'incontournable Minimoog et l'imposant Korg 3300, étaient analogiques. On ne parle que de la fameuse trinité VCO/VCF/VCA, d'enveloppes ADSR et de LFO. La synthèse soustractive règne en maîtresse quasi-absolue.
A partir de la fin des années 1970, des synthétiseurs d'un nouveau genre apparaissent. Ils ont pour noms PPG Wave 2, Synclavier II ou Fairlight. Des monstres extrêmement chers mais qui étaient alors le top du top. Un peu plus tard viendra même le très célèbre Yamaha DX-7, bien moins onéreux mais néanmoins capable de performances sonores tout à fait stupéfiantes.
C'est une révolution. Non seulement de nouvelles formes de synthèses (modulation de fréquence, modulation de phase...) font leur apparition, permettant des palettes de sons encore jamais entendus, mais il devient même possible de jouer avec n'importe forme d'onde créée de toutes pièces (synthèse additive, synthèse graphique...).
Encore plus fort, avec les premiers samplers (échantillonneurs en bon français), toute source sonore devient enregistrable, mémorisable, modifiable et jouable. Là, il ne s'agit même plus d'une révolution, c'est un véritable big-bang.
Et bien entendu, pour un groupe aussi impliqué que Tangerine Dream dans l'univers des synthéthiseurs, il aurait été impensable qu'il ne fut pas un des premiers à se plonger dans cette nouvelle technologie et à en tirer toutes les conséquences sonores.
 
Cette transformation sera dûe également à l'arrivée dans le groupe de Johannes Schmoelling, un musicien de formation classique mais déjà très habitué à jouer sur des synthétiseurs. Son jeu coloré et subtil va grandement changer le son de Tangerine Dream et faire évoluer ses mélodies vers de nouveaux horizons.
Toutefois le son de ce Tangerine Dream n'aura plus rien à voir avec celui où évoluait Baumann, ni même avec celui où avait joué Steve Jolliffe et Klaus Krüger. Les morceaux deviennent strictement composés de A à Z. Finies les improvisations, les inventions sur le vif, l'expérimentation, l'imprévu et la surprise. Au fur et à mesure des albums, Tangerine Dream devient un groupe de plus en plus sage et sa musique, de révolutionnaire et d'avant-garde qu'elle était auparavant, devient au fil du temps de moins en moins innovante même si elle reste jolie et évocatrice.
 
"Tangram", sorti en mai 1980, sera le premier album du trio Froese/Franke/Schmoelling. Il sera suivi d'"Exit" (1981), de "White Eagle" (1982), d'"Hyperborea" (1983) et de "Le Parc" (1985), pour ne parler que des albums réalisés en studio.
Le dernier de ces albums, "Le Parc", comporte d'ailleurs au dos ce sa pochette un remerciement qui aurait paru incongru voire inconcevable quelques années plus tôt. On peut y lire en effet : "Special thanks to : ..... Christian Gstettner and Steffan Hartmann for computer programming". Eh oui ! Avec l'arrivée des micro-ordinateurs et de l'informatique musicale, le groupe ne prend même plus le soin de programmer ses machines. Aurait-on imaginé aux temps de "Phaedra" et de "Ricochet" que les membres de Tangerine Dream ne programment pas eux-mêmes leurs synthétiseurs et leurs séquenceurs ? Totalement impensable ! Et pourtant, dès "Le Parc", le pli est pris. Tangerine Dream ne fait plus que composer ses musiques, laissant à d'autres la programmation de leurs engins.
 
Durant cette période Tangerine Dream va aussi multiplier les musiques de films américains."Thief" et "Risky Business" ne seront que quelques titres parmi la série de bandes originales que signera Tangerine Dream pendant ces années-là.
Le rythme du travail en studio devient infernal. Et c'est sans compter les obligatoires tournées qui accompagnent chaque sortie d'un nouvel album.
Johannes Schmoelling finit par craquer. D'autant plus qu'il se met assez rapidement à rêver d'une carrière solo. En janvier 1986, Johannes Schmoelling annonce son départ du groupe. Une nouvelle page se tourne pour Tangerine Dream.
 
Toutefois la place laissée vacante par Johannes Schmoelling ne le restera pas longtemps. Dès le 29 mars 1986, Edgar Froese peut se rejouir au micro d'une radio allemande qu'il vient de recruter au sein du groupe Paul Haslinger, un jeune musicien autrichien, 23 ans à l'époque (alors qu'Edgar Froese va déjà sur ces 40 ans), formé au conservatoire de Vienne, très à son aise sur les instruments électroniques et féru de musique jazz, funk et soul.
 
Le nouveau trio Froese/Franke/Haslinger va enregistrer un premier album studio, "Underwater Sunlight", en 1986, puis un second, "Tyger", en 1987. Ils vont aussi continuer la tradition déjà bien établie d'un Tangerine Dream bâtisseur de bandes originales pour films américains. "Shy People" et "Near Dark", entres autres, vont ainsi venir grossir le tableau de chasse musico-filmographique déjà impressionnant du groupe. Et bien sûr Tangerine Dream ne se lasse pas de donner concert sur concert à chaque fois que l'occasion se présente.
 
Alors, tout va bien, enfin, pour Tangerine Dream ?
Non.
Un énorme coup de tonnerre va assommer les fans du groupe au début de l'année 1988.
Christopher Franke s'en va.
Il en a assez et plus qu'assez de livrer des musiques des musiques de films composées dans la hâte et enregistrées à la va-vite.
Il ne ressent plus rien quand le public l'applaudit lui et le reste du groupe pour des musiques dont il sait très bien qu'elles ne sont que très médiocres par rapport à ce qu'elles auraient pu être si lui et ses compagnons avaient eu plus de temps à leur consacrer.
Bref, il se dit que le temps est venu pour lui de quitter un groupe qui le consume à force d'être toujours, toujours, encore et encore sous pression.
 
Alors, tout est fini, donc, pour Tangerine Dream ?
Non.
Le coup encaissé et les poings serrés, Edgar Froese et Paul Haslinger vont continuer à mener Tangerine Dream sur sa route et vers l'avenir.

Christopher Franke, lui, prend un très long repos. Il a besoin de récupérer physiquement après tant d'années d'efforts continus au sein de Tangerine Dream. Il faut aussi qu'il fasse le point sur lui-même, sa vie et sa carrière. Enfin, il faut qu'il prenne le temps nécessaire pour commencer à bâtir sa propre route en solo, son chemin musical propre.

Il décide de finalement de résider en Espagne. Il y restera plus d'un an, le temps d'obtenir son autorisation de travailler aux Etats-Unis. En décembre 1990, Christopher Franke obtient enfin sa "green card".

Dès lors, les choses vont très vite. Il fait construire à Los Angeles un deuxième studio d'enregistrement, en plus de celui qu'il possède déjà à Berlin, et part s'intaller là-bas. En janvier 1991, il fonde le Berlin Symphonic Film Orchestra, dont il confiera la direction à Brynmor Jones, et débute aussitôt une carrière de réalisateur de musiques de films.

Parallèlement, Christopher Franke enregistre aussi son premier album solo, "Pacific Coast Highway", qui sortira en mai 1991.
Celui-ci surprendra d'ailleurs beaucoup ses premiers auditeurs. En effet, là où ceux-ci attendaient un album rempli à craquer de séquences diverses et variées, Christopher Franke offre tout au contraire une musique calme, limpide, presque intimiste.

Depuis, la réussite américaine de l'ancien batteur d'Agitation Free se s'est jamais démentie. Christopher Franke ne cesse d'enregistrer entre ses 2 studios de Los Angeles et de Berlin des bandes originales de films et des musiques pour de grandes séries TV. Citons juste à son actif la réalisation de bandes originales telles que "The Tommyknockers", "Universal Soldier", "McBain" ou encore "Eye of The Storm". Quant aux musiques de séries TV, ne citons pour mémoire que le gigantesque travail accompli pour "Babylon 5".  
 
Bien sûr, au milieu de ses heures passées à mettre en musique des films et des séries, Christopher Franke n'a pas oublié de se faire plaisir en oeuvrant sur des compositions plus personnelles. C'est ainsi qu'il a, suite à "Pacific Coast Highway", sorti 3 autres albums solo, "Enchanting Nature" (1994), "Klemania" (1995) et enfin "The Celestine Prophecy" (1996).

Et que fera donc Christopher Franke dans 10 ans ?
Quand on lui pose la question, l'homme qui a été l'un des piliers du Tangerine Dream et qui est maintenant l'un des plus grands compositeurs de musiques de films a cette réponse simple, douce et désarmante :
"I want to become more wise and mature, yet still keep a sense of wonder about the world like a child."
"Je voudrais devenir plus sage et plus avisé, tout en conservant ma faculté d'enfant d'émerveillement au monde."

Et comme déjà perdu dans ses pensées secrètes, il continue de répondre :
"To become wiser, to never lose that sense of wonder and to become closer to the meaning of life... yes, that is where I want to be in ten years..."
"Etre plus sage, n'avoir pas perdu ma capacité à l'émerveillement et être plus près du sens de la vie... oui, c'est là où j'aimerais en être dans dix ans..."


© Frédéric Gerchambeau
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