Mélotronie-13
Manuel Göttsching Ecrit par Frédéric Gerchambeau

Manuel Göttsching est né à Berlin le 9 Septembre
1952 et bien qu'il ait étudié la guitare classique pendant 6 ans, de 1960 à
1966, son plus grand désir en participant à la formation, durant l'été 1967,
des Bomb Proofs, le premier groupe dans lequel il ait joué, n'était pas d'en
devenir le guitariste mais le batteur. En fait, il en sera le chanteur. Pour
s'amuser, il avait co-fondé avec un copain d'école, Hartmut Enke, excellent
bassiste, ce petit groupe qui reprenait des succès des Rolling Stones, des
Beatles, des Small Faces ou encore des Who. Les autres membres des Bomb Proofs
furent Lutz Behrend, à la guitare, et Christian Toettcher, à la batterie.
En 1968, Göttsching et Enke co-fondent un autre groupe, les Bad Joe, qui
continue à reprendre des titres des Rolling Stones et de quelques autres formations
en vogue à l'époque. Mais cette fois c'est Hartmut Enke qui s'assied derrière
la batterie et Manuel Göttsching qui prend le manche de la guitare. Autre
changement, outre Christian Kraut qui participera aussi aux Bad Joe en tenant
la basse, le trio Göttsching/Enke/Kraut se lancera également dans la grande
aventure des improvisations totales.
En juin 1969, et après avoir découvert le blues à travers l'album
"Vincebus eruptum" des Blue Cheer, Göttsching et Enke co-fondent
encore un autre groupe du doux nom de Steeple Chase Blues Band. Dans cette
nouvelle formation, Manuel Göttsching est à la guitare, Hartmut Enke à la
basse, Wulf Arp (puis Wolfgang Müller) à la batterie et Volker Zibell à
l'harmonica. Innovation des plus essentielles, ce Steeple Chase Blues Band ne
se contente pas de reprendre les succès de grands groupes de blues, il compose
aussi ses propres morceaux à partir des éléments traditionnels du blues.
Mais la réalité est que, sous l'impulsion de Manuel Göttsching, le Steeple
Chase Blues Band finira même par transcender ses influences bluesy pour se
diriger vers une musique de plus en plus d'avant-garde. En effet, Manuel
Göttsching, grand fan de rock et blues, est avant tout un musicien des plus
ouverts et des plus curieux. Aussi, quand il apprend qu'il existe un endroit à
Berlin où il est possible de s'initier aux techniques ésotériques et variées de
la musique expérimentale, il n'hésite pas à en pousser la porte et à y faire
entrer, par la même occasion, tout le groupe dont il fait partie. Cet endroit,
dirigé par le compositeur de musiques contemporaines Thomas Kessler, c'est le
Beat Studio.
Cependant, le Steeple Chase Blues Band est loin d'être le premier groupe à
avoir franchi les portes du Beat Studio. C'est en effet la base opérationnelle
d'un des plus grands groupes allemands de rock d'avant-garde de l'époque,
Agitation Free. C'est même pour ce groupe que Thomas Kessler a reçu mission au
départ de fonder son Beat Studio. Incidemment, cela va également devenir le
quartier général d'un autre groupe appelé bientôt à devenir immensément
célèbre, Tangerine Dream.
Comme on le voit, Manuel Göttsching et son Steeple Chase Blues Band sont en
excellente compagnie. Là, et tout en élaborant patiemment ses propres musiques
dans son Beat Studio, Thomas Kessler conseille les différents groupes qu'il
accueille dans ses murs sur les moyens qu'ils ont d'améliorer ou même de
dépasser les compositions qu'ils lui soumettent. C'est une découverte et un
émerveillement permanent, et Manuel Göttsching n'est pas le dernier à profiter
des enseignements du maître du lieu.
Durant l'été 1970, un changement majeur va intervenir dans le cours de la
carrière musicale de Manuel Göttsching et de son ami Hartmut Enke. En effet, ce
dernier revient alors de Londres où il a eu la chance d'acheter des équipements
de studio et de scène qui appartenaient avant à Pink Floyd. Parmi ces
équipements il y a notamment un impressionnant matériel d'amplification et de
diffusion sonore. A peine Göttsching et Enke sont-ils en train d'installer ce
lourd équipement dans un des recoins du Beat Studio qu'ils sont surpris dans
leurs efforts par Klaus Schulze, qui venait à l'époque de quitter Tangerine
Dream, groupe dans lequel il était auparavant le batteur. Klaus Schulze,
littéralement hypnotisé par le fabuleux matériel que Göttsching et Enke sont en
train de ranger, ne tarde pas à leur proposer de former un nouveau groupe à eux
trois.
C'est également que Göttsching et Enke, d'une part, et Klaus Schulze d'autre
part, se connaissent déjà bien du fait de leur fréquentation commune du Beat
Studio. Aussi ont-ils appris depuis longtemps à s'apprécier mutuellement. Klaus
Schulze sait que Göttsching et Enke savent transcender le rock et le blues pour
s'aventurer dans des terres sonores inconnues. Et Göttsching et Enke savent que
Klaus Schulze n'est pas qu'un simple batteur mais aussi et surtout un musicien
épris d'expérimentation et d'absolu.
Dès lors, le projet d'un nouveau groupe initié par Klaus Schulze va rapidement
se concrétiser. Ash Ra Tempel, le nom du trio Göttsching/Enke/Schulze, est
fondé le 24 août 1970. A eux trois, ils veulent créer une musique nouvelle
combinant rock, blues, improvisations et recherches sonores. Ils veulent aussi
se démarquer de la tendance, qui existait alors en Allemagne et dans toute
l'Europe, consistant à suivre et à copier tous les styles musicaux qui
déferlaient à l'époque et en masse d'Angleterre et des Etats-Unis. Ils
désirent, en fait et surtout, fonder leur propre style, sans référence
préalable et dans une liberté totale de création. Et ils vont y réussir au-delà
même de leurs espérances les plus folles.
Ils enregistrent leur premier album en à peine 3 jours, les 9, 10 et 11 mars
1971, à Hambourg et sous la direction attentive et active de Conrad Plank (qui
fut, rappelons-le, au rock d'avant-garde allemand ce que fut Phil Spector au
rock et à la pop music). Cet album, sorti en juin 1971, s'appelera tout simple
"Ash Ra Tempel" et aura sur beaucoup l'effet d'un tremblement de
terre discographique. Certains employeront même le terme de
"monstre". Il faut dire que personne n'avait produit jusqu'alors un
album à la fois aussi cataclysmique et cosmique. Avec juste une batterie, une
guitare, une basse et quelques effets électroniques, le trio Göttsching/Enke/Schulze
venait de poser en l'espace de 2 longues plages strictement instrumentales, et
totalement maîtrisées, un jalon-étalon dans l'histoire du rock d'avant-garde.
Bien qu'il ait été l'initiateur de la formation d'Ash Ra Tempel, Klaus Schulze
quittera le groupe peu après la sortie de son premier album. C'est qu'il a pris
conscience qu'il ne pourrait pas exprimer au travers d'un groupe toutes les
idées musicales qui naissent alors en lui. Il mènera dès lors la fabuleuse
carrière solo que l'on sait.
Bien sûr, après un tel premier album et malgré le départ de Klaus Schulze, il
n'était pas question pour Göttsching et Enke d'arrêter l'aventure Ash Ra
Tempel. Klaus Schulze fut donc remplacé à la batterie par Wolfgang Müller, qui
avait déjà officié auprès de Göttsching et Enke au sein du Steeple Chase Blues
Band. Le nouveau trio Göttsching/Müller/Enke va enregistrer en février 1972 et
sortir en avril 1972 le deuxième album d'Ash Ra Tempel,
"Schwingungen". C'est à nouveau un tonnerre cosmique de guitare, de
batterie et de basse. Mais, innovation importante, on y chante et on y joue
aussi d'autres instruments. En effet, Manuel Göttsching a invité Rosi Müller,
sa compagne de l'époque, à poser sa voix sur les envolées du groupe. John L.,
alias Manfred Bruck, donne aussi de la voix tandis que Matthias Wehler enfièvre
son saxophone alto et qu'Uli Popp martèlent ses bongos.
A cette époque, Ash Ra Tempel devient l'un des points de convergence majeurs de
toute une culture musicale alternative, allant même jusqu'à devenir le point de
rencontre tout court et presque obligatoire de toute une génération de
musiciens avides d'expérimentations, d'inspirations cosmiques et de rock
surpuissant. Mais Ash Ra Tempel n'attire pas que des auditeurs passionnés et
des musiciens motivés, il croise aussi la route d'autres points de convergence.
C'est ainsi qu'est né le troisième album du groupe, "Seven Up", fruit
étrange de la rencontre d'Ash Ra Tempel avec Timothy Leary, ancien professeur
de psychologie devenu le grand promoteur de l'usage "récréatif" voire
spirituel du LSD. Enregistré en majeure partie en Suisse, et plus exactement à
Berne, en août 1972 , "Seven Up" fut l'union des efforts d'un
ensemble de musiciens allant largement au-delà des membres du seul Ash Ra
Tempel. On y entend ainsi Timothy Leary, Brian Barritt, Liz Elliot, Bettina
Hohls et Portia Nkomo au chant, Michael Duwe au chant et à la flûte, Manuel
Göttsching à la guitare, Hartmut Enke à la basse, Steve Schroyder à l'orgue,
Dietmar Burmeister et Tommy Engel à la batterie, Klaus D. Mueller au tambourin
et enfin Dieter Dierks au synthétiseur.
Cette année 1972, déjà dense et prolifique pour Ash Ra Tempel, va même se
terminer, en décembre, par l'enregistrement de son troisième album en moins
d'un an (!) qui serait aussi le quatrième du groupe. Pour ce nouvel opus
intitulé "Join Inn", l'effectif des musiciens sera nettement plus
restreint, avec juste Manuel Göttsching à la guitare, Hartmut Enke à la basse
et Rosi Müller au chant, mais aussi avec comme "invité" Klaus Schulze
à la batterie. C'est donc un Ash Ra Tempel presque de retour à sa formation
originelle que donne à entendre cet excellent "Join Inn", divisé
entre puissance brute d'une part et ambiances cosmiques d'autres part.
Le hasard voulu aussi que "Join Inn" fut enregistré un soir, alors
que tous les autres musiciens qui participaient à l'enregistrement de l'album
"Tarot" de Walter Wegmüller étaient partis se coucher. On les en
remercie !
Avec 4 albums à son actif et des musiciens bourrés de talents, de fougue et
d'expérience, il était étonnant voire tout à étrange qu'Ash Ra Tempel n'ait pas
encore fait son apparition sur une scène. Cette anomalie sera réparée en beauté
lors d'un exceptionnel concert inaugural le 15 février 1973 au Theatre de
l'Ouest Parisien, avec, et pour quasiment la dernière fois, Klaus Schulze à la
batterie.
La vraie dernière fois où Klaus Schulze tiendra les baguettes sur une scène et
au sein Ash Ra Tempel sera le 28 février 1973 en Allemagne, et plus précisément
à Cologne. Mais ce concert de Cologne ne restera pas célèbre pour cela. En
effet, en plein milieu du concert, Hartmut Enke quittera subitement la scène et
dispararaîtra dès lors complètement de l'univers du rock d'avant-garde et de la
musique en général. Devant un Klaus Schulze effaré et un Manuel Göttsching
effondré, Ash Ra Tempel venait d'exploser en pleine ascension.
Mais Manuel Göttsching ne baissera pas les bras. Un premier Ash Ra Tempel avait
vu le départ le Klaus Schulze et un second avait subi de plein fouet l'exil
volontaire d'Hartmut Enke. Un troisième allait bientôt naître.
En effet, il ne faudra que quelques mois à Manuel Göttsching pour bâtir un
nouveau Temple à la Cendre de Ra par le recrutement de Dieter Dierks à la basse
et d'Harald Grosskopf à la batterie. Et c'est ce trio Göttsching/Grosskopf/Dierks
qui enregistrera en juillet/août 1973 le cinquième album d'Ash Ra Tempel,
"Starring Rosi", un très bel opus centré sur la voix éthérée de Rosi
Müller.
Mais est-ce bien là un nouvel album d'Ash Ra Tempel ? Plus vraiment en fait.
Grosskopf et Dierks ne font qu'accompagner un Manuel Göttsching qui s'affaire à
offrir le plus bel écrin possible à la voix de sa compagne, un Manuel
Göttsching qui se multiplie aussi à la guitare, à la basse, au piano, au
Mellotron, au synthétiseur, aux congas et aux accompagnements vocaux.
Il faut bien que Manuel Göttsching se l'avoue : privé du soutien ses anciens
compagnons de route Schulze et Enke et désormais seul vrai membre d'Ash Ra
Tempel, il est parvenu à une frontière. Il pourrait très bien continuer avec un
semblant d'Ash Ra Tempel constitué de lui et de quelques musiciens épisodiques.
Mais, dans son esprit, si Ash Ra Tempel doit renaître de ses cendres, autant
qu'aucun voile ne cache la vérité. Ash Ra Tempel sera dès ce moment constitué
de lui et de lui seul, et ce au vu et au su de tous.
Et, se dit aussi Manuel Göttsching, tant qu'à franchir une frontière, autant la
dépasser largement et tant qu'à renaître, autant tout changer.
Et la renaissance ainsi que le changement vont être stupéfiants.
Nous sommes en juillet/août 1974 à Berlin. Manuel Göttsching vient de mettre la
dernière touche à son tout nouveau studio d'enregistrement personnel qu'il a
nommé Roma (du Ro de Rosi et du Ma de Manuel, avec évidemment aussi un clin
d'oeil appuyé à la célèbre ville).
C'est le moment propice, intemporel et choisi où Manuel Göttsching enregistre
ce qui, au-delà d'être simplement le sixième album d'Ash Ra Tempel et/ou son
premier album solo, sera plus puissamment encore une affirmation et une
révolution.
En effet, pas de batterie, pas de basse, pas de claviers et pas de voix dans ce
nouvel album.
Juste de la guitare.
D'où le titre de l'album, "Inventions for Electric Guitar".
"Que de la guitare ?" allez-vous demander.
Oui, mais quelle guitare !
En 46 minutes et tout au long de 3 morceaux, Manuel Göttsching semble
réinventer à chaque seconde l'utilisation qu'on peut faire de 6 cordes et d'un
manche.
Mais pas d'esbrouffe, pas d'acrobaties inutiles.
Juste une suite de notes pures, aériennes, cristallines et un superbe rêve qui
nous traverse l'âme.
De fait "Inventions for Electric Guitar" n'est pas né complètement
par hasard. C'est que Manuel Göttsching a découvert quelque temps auparavant
Steve Reich, Phil Glass, Terry Riley et tous les autres musiciens du mouvement
"minimaliste". Et les tourbillons de séquences à la fois répétées et
changeantes qui animent leurs musiques sont devenues le nouveau territoire des
songes d'un Manuel Göttsching régénéré par ces mélodies mouvantes et cycliques.
Suite à l'enregistrement de ses "Inventions for Electric Guitar",
Manuel Göttsching s'associera à Lutz Ulbrich, ancien guitariste d'Agitation
Free, pour une série de concerts dont le premier aura lieu le 6 décembre 1974 à
Paris, et plus exactement Salle Wagram, à deux pas l'Arc de Triomphe et des
Champs-Elysées.
En janvier 1976, Klaus Schulze enregistre son célèbre "Moondawn". Il
s'accompagne longuement au cours de celui-ci des rythmes enivrants et puissants
de la battrie d'Harald Grosskopf. Et c'est ainsi que cet album sortira et fera
le tour du monde. Pourtant, ce que l'on sait beaucoup moins, c'est que Manuel
Göttsching aussi ajouté sa guitare au résultat des scéances de studio qui
aboutirent à "Moondawn". Mais c'était plus par jeu et pour surprendre
Klaus Schulze que pour réellement apparaître sur l'album et, finalement, elles
ne furent pas retenues lors du mixage final.
De mars à juin 1976, Manuel Göttsching s'enferme de nouveau dans son studio
Roma pour y enregistrer ce qui deviendra son deuxième album solo et
accessoirement le septième d'Ash Ra Tempel, d'ailleurs rebaptisé plus sobrement
Ashra (sauf en France où Ash Ra Tempel continuera à s'appeler du même nom).
L'opus se nomme "New Age Of Earth". Manuel Göttsching, toujours
entièrement seul, y joue non seulement de la guitare mais aussi toutes sortes
de claviers. Et contrairement à ce que certains ont pensé, pensent encore et
continueront de penser, il n'y a dans cet album pas l'ombre de la trace d'un
séquenceur. Je mets bien sûr à part un EKO Rhythm Computer qui a servir de batteur
anonyme et discret tout au long de cet album. Tout le reste est joué à la main.
Mais en écoutant ou en ré-écoutant "New Age Of Earth", on comprend
cependant que certains aient cru que Manuel Göttsching avait utilisé un
séquenceur. Car l'utilisation qu'il fait de son synthétiseur est tout
simplement époustouflante.
En fait, et outre les considérations techniques, "New Age Of Earth"
est un pur joyau tout autant que l'acte de naissance d'un nouveau courant dans
la musique électronique. Il y avait Tangerine Dream, ses climats sombres et ses
séquences affolantes. Il y avait aussi Klaus Schulze, son fabuleux gros Moog et
ses solos interplanétaires. Il y aura désormais aussi Manuel Göttsching, ses
notes de synthés somptueusement entremêlées et ses guitares atmosphériques.
Au-delà même de cela, l'optimisme serein et céleste de "New Age Of
Earth" contribuera même à faire croire au premier album "New
Age", nom que beaucoup croiront justement découlé du titre de l'album.
Hormis l'évidente (et amusante) fausseté de cette étymologie, il n'y a bien sûr
rien de commun entre le style de musique "New Age" et l'album de
Manuel Göttsching. Car si le mouvement "New Age" existait déjà depuis
pas mal d'années quand fut enregistré "New Age Of Earth", Manuel
Göttsching n'a puisé qu'en lui-même son inspiration musicale et la beauté
tranquille de son album. Mieux, la réalité veut que le titre original de
l'album ait été en fait "Neuzeit Der Erde", un nom proposé, en bon
allemand, par Rosi Müller. Mais ce nom fut traduit en anglais pour donner à
l'opus un titre plus "international". Ce qui nous éloigne encore d'un
faux rapprochement entre le "New Age" américain et ce "New Age
Of Earth" germanique.
Manuel Göttsching souhaite qu'une série de concerts fasse suite à la sortie de
ce nouvel album. Il sait bien sûr très bien qu'il ne pourra pas assurer seul
face au public la grande tournée qu'il a en tête. Lutz Ulbrich, son précédent
compagnon de scène, n'est plus disponible. Mais il lui faut de toute façon
quelqu'un qui manipule excellemment les claviers et surtout les synthétiseurs.
C'est alors qu'il pense à un ancien membre d'Agitation Free, le groupe dont
Lutz Ulbrich avait justement fait partie. L'homme providentiel s'appelle
Michael Hoenig et il a tout pour plaire à Manuel Göttsching. D'abord il a déjà
joué sur scène avec Klaus Schulze, ce qui lui appelle de bons souvenirs, et il
a aussi remplacé lors de nombreux concerts et au pied levé Peter Baumann au
sein de Tangerine Dream, ce qui est une performance des plus méritoires. Mais
mieux encore que cela, Michael Hoenig a également été un des habitués du Beat
Studio de Thomas Kessler, tout comme Manuel Göttsching quelques années plus
tôt.
Qui dit série de concerts dit évidemment aussi une lourde préparation et
d'intenses séances de répétition. Et Michael Hoenig ayant donc accepté la
proposition de Manuel Göttsching, les deux musiciens vont dès lors et durant
plusieurs semaines s'habituer à jouer l'un avec l'autre. Malheureusement, cette
tournée en duo ne pourra finalement pas s'effectuer et Manuel Göttsching devra
partir en solitaire sur les routes faire la promotion de son "New Age Of
Earth". Il nous reste cependant un superbe témoignage des séances de
répétition entre Göttsching et Hoenig sous la forme d'un album sorti en 1995,
"Early Water", constitué d'une seule et longue plage musicale de plus
de 48 minutes et où les deux musiciens dialoguent magnifiquement, Michael
Hoenig délivrant un somptueux océan de séquences et d'accords de synthétiseurs
et Manuel Göttsching planant dessus à grandes envolées de guitare ailée.
Après l'enregistrement, en mai/juin 1977, d'un sublime programme radio qui
sortira en 1991 sous l'aspect de l'extraordinaire album "Dream &
Desire", Manuel Göttsching réalise en septembre 1977 son troisième opus
solo, "Blackouts", un album qui outre d'être le second d'Ashra va
encore affirmer et approndir le style électronico-guitaristique
merveilleusement élégant du musicien. Encore une fois, Gibson GS Les Paul et
Fender Telecaster sont intimement mêlées à divers synthétiseurs sur des rythmes
aussi tamisés qu'automatisés. Grande première et splendide innovation, la
guitare Roland GS 500, toute récente à l'époque, a également été mise à
contribution. Mais ce qui fait la vraie force de ce nouvel album, ce sont les
mélodies particulièrement soignées qui l'habitent et qui ne nous quittent plus
par la suite, comme un parfum tenace d'enchantement.
Suite à cet album réalisé entièrement seul, Manuel Göttsching fait appel, fin
1978, à Lutz Ulbrich et Harald Grosskopf, avec qui il avait déjà joué, pour
l'enregistrement du neuvième album d'Ashra avec ou sans Tempel,
"Correlations", qui sortira début 1979. Lui-même y joue de la guitare
et du synthétiseur, s'occupant aussi de la programmation du séquenceur, tandis
que Lutz Ulbrich y joue de la guitare, du synthétiseur, du piano et du
Mellotron et que Harald Grosskopf s'affaire à la batterie et aux percussions,
tâtant également à l'occasion du synthétiseur.
"Correlations" sera non seulement un fort bel album, rythmé et varié,
mais aussi un opus parfaitement équilibré entre son atmosphèrique rock et ses
aspects électroniques.
Et puisque cette association en trio avec Ulbrich et Grosskopf avait produit
d'excellents résultats, Manuel Göttsching la renouvellera pour son album
suivant, auquel il donnera le joli titre de "Belle Alliance", bien
symbolique de l'entente qui régnait entre les trois musiciens.
Enregistré en juillet 1979 et sorti début 1980, "Belle Alliance",
dixième album d'Ashra avec ou sans Tempel, fut un album quelque peu délaissé
par le public et la critique. Ce sera pourtant un album à la fois subtil,
changeant et très énergiquement charpenté.
Manuel Göttsching y joue de la guitare, du synthétiseur, du séquenceur et de la
basse, Lutz Ulbrich de la guitare, des claviers et de la basse (+ quelques
parties vocales) et Harald Grosskopf de batterie, des percussions et du
synthétiseur (+ quelques parties vocales également).
En novembre 1981, Klaus Schulze invite Manuel Göttsching à participer à une
série de concerts qu'il a prévu de donner à travers toute l'Europe. Cette
tournée se passe excellemment et Manuel Göttsching en revient enchanté et
inspiré.
C'est ainsi que le samedi 12 décembre 1981, dans son studio de Berlin, il prend
sa guitare, la branche à divers effets électroniques, s'assied, met le
magnétophone en route et commence à jouer. Il jouera ainsi 59 minutes et 34
secondes exactement, donnant naissance à un très long et unique morceau,
"E2-E4". Celui-ci paraîtra 3 ans plus tard, en 1984, sur l'album du
même nom et ne contenant que ce seul morceau. Ce sera également le premier
album de Manuel Göttsching signé de son propre nom.
Le public boudera au départ "E2-E4", peu habitué à écouter des
musiques aussi longues et surtout à acheter des albums ne comportant qu'un seul
titre.
Mais peu à peu, ce morceau tourbillonnant, enivrant, hypnotique fera son chemin
et s'imposera aux oreilles de tous comme un véritable chef-d'oeuvre et un
inconstestable classique du genre.
Il s'était écoulé 4 longues années entre la sortie de "Belle
Alliance" et celle de "E2-E4". Il s'en écoulera 6 jusqu'à la
sortie de l'album suivant de Manuel Göttsching, en 1990 et de nouveau sous le
nom d'Ashra, "Walkin' The Desert".
Accompagné de son fidèle Lutz Ulbrich, jouant comme lui-même de la guitare et
des claviers, Manuel Göttsching nous emmène tout au long de cet album,
enregistré en mai 1988 et au printemps 1989, à travers des expérimentations à
la fois audacieuses, légères et lumineuses, variant tant les climats que les
dispositifs instrumentaux. Une réussite propre à convaincre tous les auditeurs
rétifs à la recherche en matière de musique.
Depuis, Manuel Göttsching a continué à tracer son chemin entre rock et musique
électronique et a sorti bien d'autres albums, dont 2 en compagnie de Klaus
Schulze, le superbe "Friendship", paru en juillet 2000, et "Gin
Rosé", un incroyable live enregistré au London's Royal Festival Hall, paru
lui aussi en juillet 2000.
Il a également sorti de l'ombre un grand nombre d'enregistrements souvent aussi
anciens qu'inédits, beaucoup datant même des tout premiers temps d'Ash Ra
Tempel.
Autant de nouvelles occasions d'écouter cet immense musicien dans ses oeuvres
et de se laisser envoûter par la beauté, la clarté et l'intelligence de ses
compositions...
© Frédéric Gerchambeau
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