Mélotronie-5
Klaus Schulze - Souvenir d'un concert
1977
Ecrit par Frédéric Gerchambeau


© Klaus D.Mueller (1978, concert à Ostende, en Belgique)

 

Il y a des images, des visions, des souvenirs qui ne vous quittent pas dès lors qu'ils sont entrés dans le tréfonds de votre âme.
En ce qui me concerne, il y en a une qui me hante tout particulièrement.
C'est une vision à la fois simple et saisissante, modeste et grandiose, immobile et tourbillonnante...
Un soir de 1977.
Au dehors, la nuit est tombée, doucement, sans faire de bruit. Au dedans, le public est attentif, sidéré, comme hypnotisé.
Pourtant, sur la scène, il n'y a qu'une personne. Et en plus elle n'a pas dit un mot de la soirée et ne bouge presque pas.

Mais là n'est pas l'important pour le public qui le regarde, fasciné.
D'ailleurs, en ces minutes présentes, les mots ne comptent plus. Ou nous content autre chose qui n'est pas de l'ordre du mot.
Et les mouvements ne sont plus extérieurs et visibles. Ils sont devenus spirales d'une danse intérieure.
L'important, l'essentiel, le coeur même de tout le concert qui se déroule devant nous est le combat que se livrent apparemment l'homme et ses machines.
Mais est-ce vraiment un combat ?

L'homme est assis en tailleur devant un synthétiseur des plus impressionnants. Une sorte de mur sombre couvert de boutons et parcouru de cables électriques. Dessus, des diodes s'allument et s'éteignent selon des lois étranges et mystérieuses. D'autres diodes tracent des chemins de lumière, comme pour montrer à la musique qui s'élève des sentiers harmoniques inconnus de l'humain.

Mais l'homme semble à peine s'intéresser à ces sentiers qu'il crée pourtant en ce moment et à chaque instants. Il suit son propre sentier, en lui-même, la tête penchée sur ses claviers, les mains effleurant les touches comme s'il caresserait la peau d'un être cher.

Car ce concert est tout en même temps public et intime. Un peu comme si le musicien avait tenu à nous faire assister à une de ses noces nocturnes avec ses machines. Oh oui, il y a de l'amour dans ces gestes-là. Et il y a de l'amour dans cette musique-là aussi, un amour presque mystique entre l'homme et ses instruments, un amour presque palpable entre l'homme et son public.

Mais encore une fois, il n'y a pas eu d'effusion entre l'homme et son public, pas de signe de connivence, aucune parole échangée. D'ailleurs l'homme est continuellement dos à son public. Il n'empêche, le contact s'est établi tout de suite, naturellement, presque magiquement.

Chacune des longues musiques que joue l'homme débute toujours par une exploration sonore, comme si l'homme cherchait au commencement de chaque nouveau morceau à retrouver le langage propre de chacun de ses synthétiseurs, afin de leur parler avec leurs propres mots.

La communication établie avec ses machines, qui semblent tenir assemblée devant lui, la musique change, devient comme plus solide, massive, de plus en plus agitée de mouvements de marées spectrales. C'est ce moment-là que l'homme choisit généralement pour lancer ses boucles de notes, ses séquences, qui ont tant marqué ceux et celles qui les ont entendues.

Ah, ces séquences ! Il faut avoir vu les diodes courir sur le mur électronique en face de cet homme pour comprendre que ce ne sont pas que des notes qui chantent dans la nuit, des harmonies envoûtantes qui charment l'âme, le coeur et l'oreille. Il y a plus que cela dans ces séquences. Il y a aussi tout un processus de rêve éveillé, l'oeil bercé par la valse des diodes, et une porte ouverte sur la face cachée de tous les songes possibles.

En fait, l'homme qui est assis devant nous ne nous offre pas un simple concert, il nous enlève à nous-même pour un grand et long voyage parmi nos paysages intérieurs, nos mirages, et pourquoi pas aussi, si nous le voulons, les siens. Et sa musique n'est pas simple musique, elle est le langage natif et originel du rêve, son substrat, sa matrice.

Mais bientôt, trop vite, même si l'homme vient de jouer devant nous plus de deux heures durant, le concert tire à sa fin. Les synthétiseurs clament leurs derniers accords et le silence se fait peu à peu. L'homme se lève, esquisse un sourire timide et salue presque maladroitement le public.

Alors nous nous disons en nous-mêmes que nous venons d'assister à un concert de Klaus Schulze, que nous étions venu là un peu dubitatif, un tantinet dérouté par l'écoute de ses disques, et que l'homme est là, devant nous, drapé dans une incroyable simplicité alors même qu'il vient de projeter tout un public dans un océan de songes sonores et musicaux.

Et nous en redemandons. "Une autre ! Une autre ! Encore !"
L'homme revient, comme étonné d'être applaudi pour une chose qu'il fait le plus naturellement du monde.
D'un geste de main il apaise le public, lui signifiant peut-être que le silence est la première des mélodies, la mélodie fondamentale, la mère de toutes les harmonies.

L'homme est de nouveau assis face à son monstrueux synthétiseur.
Il le regarde, le caresse des yeux.
Il pose ses mains sur ses claviers.

Tout va bien. Tout est calme.
Nous fermons les yeux.
Il n'y a plus de nous, ni de public, ni de concert.
Klaus Schulze lui-même a disparu.

Il n'y a qu'un rêve qui continue...


© Frédéric Gerchambeau
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