Mélotronie-6
Conrad Schnitzler Ecrit par Frédéric Gerchambeau

 

 

 

Evoquer Conrad Schnitzler est comme prononcer le nom d'un diamant mystérieux à la fois caché aux yeux de tous et pourtant facilement accessible à l'oeil attentif. C'est aussi replonger au début et au coeur de la musique électronique, dans ce qu'elle a de plus pure, de plus sincère et de plus inaltérable.
 
Pourtant l'homme, né en 1937, n'est pas musicien et se dit volontiers incapable de jouer du moindre instrument. C'est que l'homme est modeste : toute chose, tout bruit devient un instrument entre ses mains. D'ailleurs, et puisque nous parlons de ses mains, l'homme est avant tout un sculpteur, c'est sa formation d'origine. Il a été l'un des élèves du créateur d'art conceptualiste Joseph Beuys. Mais l'homme est aussi écrivain, peintre, cinéaste, vidéaste, photographe et tant d'autres choses encore.
 
C'est à l'âge de 14 ans que Conrad Schnitzler ressent sa première émotion musicale en écoutant une musique composée par Karlheinz Stockhausen. C'est à la fois un choc et une révélation. Mais même si son père est un musicien de renom, il ne s'engage pas tout de suite dans cette voie-là. Il y a tant d'autres arts à explorer.
 
Les choses sérieuses commenceront en 1969, dans un Berlin effervescent de jeunesse, de liberté et de soif de nouveauté. C'est à cette époque qu'il fonde le Zodiac Club, qui deviendra vite un des lieux de la ville réputé pour l'esprit de recherche artistique qui y règne et la joyeuse folie des concerts qu'on y donne. Des groupes comme Ash Ra Tempel, Amon Düül ou Agitation Free y feront leur première apparition sur scène. Lui-même y jouera, d'abord au sein de son propre groupe, Kluster, qu'il a formé avec Hans-Joachim Roedelius et Boris Schaak, puis au sein de Tangerine Dream, alors composé d'Edgar Froese, de Klaus Schulze et de lui-même alors qu'il continuait de jouer en parallèle dans Kluster.
 
Car oui, l'homme a joué au sein du mythique Tangerine Dream. Ce fut le résultat de sa rencontre avec Edgar Froese lors d'une exposition/performance dans l'un des nombreux lieux underground de Berlin. Il lui avait alors semblé qu'ils partageaient tous les deux la même passion pour la musique expérimentale, le dépassement des frontières conceptuelles et le renoncement à toute concession en matière d'art.
 
Mais cela ne colla pas longtemps avec Edgar Froese, le fondateur de Tangerine Dream. Edgar lui parut peu à peu un trop grand fan de rock pour qu'il eût voulu que le groupe qu'il avait fondé ne joue autre chose que du rock, quand bien même, certes, ce rock serait-il aux limites de l'inouï. Or pour Conrad, il ne pouvait exister de style ou de limite à la musique qu'il désirait composer ou improviser. Pour lui, la musique expérimentale devait juste signifier musique totale. Pas de style. Pas de frontière. Aucune concession.
 
Ayant finalement abandonné Tangerine Dream et Kluster, le groupe qu'il avait co-fondé, Conrad Schnitzler décidera de se passer de compagnons de route et de tracer désormais ses sentiers musicaux en solitaire. Il faut dire que les sentiers musicaux qu'il va alors emprunter seront des plus extrêmes. Pas de mélodies faciles, pas de jolies séquences, pas même de schémas pré-établis, rien qui puisse guider l'auditeur au coeur de ses musiques. Non pas que les compositions de Conrad Schnitzler soient forcément arides ou inharmoniques. Elles sont simplement imprévisibles et sans concession vis à vis de l'esprit de leur auteur.
 
Surtout, les musiques de Conrad Schnitzler sont intensément tournées vers un jeu de scène et d'improvisation. Et dans ce cadre-là, rien ne lui fait peur. Bruits manipulés, instruments détournés de leur fonction première, synthétiseurs aux programmations improbables, bandes magnétiques passées au travers d'effets multiples, échos synchronisés, voix déformées... La liste serait trop longue à écrire...
 
C'est ainsi et seulement ainsi que Conrad Schnitzler conçoit la musique électronique. Dans la liberté de style la plus totale et dans l'impulsion créatrice de l'instant. Et si on lui demande s'il regrette de ne pas savoir jouer d'un instrument, il sourit et répond simplement que cela lui évite de jouer la musique de ceux qui veulent gagner de l'argent à tout prix, quitte à jouer n'importe quoi, n'importe comment, pourvu que cela se vende bien. Je vous le disais, Conrad Schnitzler est un diamant rare, une perle fine.
 
A force de bidouillages et de tripatouillages, il sera l'inventeur d'un concept révolutionnaire, quoique très personnel, de concerts : les "concerts de cassettes". Expliquons. D'abord on enregistre un certain nombre de bandes magnétiques avec sur chacune d'elles un bruitage, un rythme ou une ligne mélodique improvisée. Puis on choisit avec soin quelle bande sonnera agréablement avec telle autre, ce qui sera le début d'une recherche pour faire s'harmoniser plus ou moins le maximum de bandes ensemble. Ensuite, il n'y a plus qu'à exécuter des concerts avec cette ensemble de bandes, concerts qui seront toujours différents selon l'ordre de passage des bandes, le décalage temporel entre elles et le traitement sonore réservé chacune d'elles.
 
C'est que Conrad Schnitzler a dû trouver un moyen de sonner aussi puissamment qu'un groupe sur scène. Et cela ne lui était pas facile à lui qui ne savait justement jouer d'aucun instrument. Alors ses fameuses cassettes sont devenues ses musiciens, son groupe. Sur scène, il les dirige, les met tour à tour en avant, les mélange, les passe dans des échos ou des filtres, les fait jouer ensemble ou isolément. Bref, il réinvente à chaque instant ce qu'il avait joué l'instant d'avant. Musique libre, flottante ou acide, lente ou trépidante, musique sans style fixe, indescriptible, indéfinie, infinie. Depuis son invention et sa mise au point, ce concept de concert a séduit bien d'autres musiciens qui l'ont utilisé sur scène à de très nombreuses reprises.
 
Conrad Schnitzler ne s'en cache pas, il n'a jamais gagné beaucoup d'argent avec sa musique et ses concepts. Cependant, il ne regrette rien. Il sait que lui et ses compositions sont hors normes, trop pures, trop libres pour un monde où tout ce doit d'être étiquetté et formaté. Mais il sait aussi que lui et ses musiques ne voudraient ni ne pourraient entrer dans aucun moule.
 
Alors il continue comme avant, inventant, conceptualisant, et ne jouant toujours d'aucun instrument. Pourtant, même si Conrad Schnitzler serait bien trop modeste pour le dire, il reste et demeure l'un des musiciens les plus respectés de la musique électronique allemande, voire mondiale. Respecté et adulé, certes par les musiciens et la profession, mais toujours aussi inconnu du grand public. Patience, Conrad, cela viendra...



© Frédéric Gerchambeau
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