Souvenirs... Souvenirs...(39) Ecrit par Frédéric Gerchambeau
(Peter Baumann)

 

 

Peter Baumann est né à Berlin le 29 janvier 1953. Ses premiers pas dans la musique, et dans le monde du rock en particulier, se firent au sein de deux petits groupes locaux, avec Les Berlin-based Ants d'abord, dont il participe à la fondation en tant qu'organiste alors qu'il a 14 ans, puis avec les Burning Touch qu'il intègrera un peu plus tard, toujours en tant qu'organiste. Ces deux groupes n'enregistreront aucun disque.

En 1971, Tangerine Dream, un autre groupe berlinois mais ayant, lui, déjà deux albums à son actif, se cherche un organiste, Steve Shroyder, son ancien claviériste, venant de quitter la formation. Seul reste Edgar Froese, guitariste et fondateur du groupe, et Christopher Franke, batteur mais aussi grand adepte du VCS3 de la société anglaise EMS, un des premiers synthétiseurs accessibles aux musiciens de la scène pop et rock.

Grâce aux bons soins du compositeur de musique contemporaine Thomas Kessler, qui fut en quelque sorte le mentor d'Agitation Free, l'ancien groupe de Christopher Franke, Tangerine Dream peut répéter dans un véritable studio d'enregistrement, ce qui est encore rare dans ces années. Celui-ci, situé dans la Pfalzburger Strasse à Berlin-Wilmersdorf, s'appelle le "Beat Studio". Et c'est donc dans ce lieu que se présentera Peter Baumann un beau jour de l'année 1971, offrant à Edgar Froese et à Christopher Franke de devenir à la fois leur organiste et le troisième membre de Tangerine Dream.

L'audition se passe bizarrement. Peter Baumann, 19 ans à l'époque, n'arrête pas de sortir des sons étranges et incongrus de son orgue Farfisa bon marché tout en démontrant une piètre capacité à en jouer acceptablement. Froese et Franke ne savent que dire à ce Hans-Peter Baumann (c'est son vrai nom). C'est alors que ce médiocre organiste se met à créer pendant une bonne vingtaine de minutes tout un tas d'effets insolites et variés avec la réverbération intégrée à son orgue. Froese et Franke sont enchantés. Ils viennent de trouver le compagnon qu'ils cherchaient.

La première empreinte discographique du trio Froese/Franke/Baumann datera du simple "Ultima Thule", sorti en février 1972 et composé de "Ultima Thule - Part One" (3:25) et de "Ultima Thule - Part Two" (4:22). Ce simple est basé sur le thème musical qui apparaît dans la partie centrale de "Fly And Collision Of The Comas Sola", un des morceaux du précédent album "Alpha Centauri", mais le climat est ici plus bien proche du rock que de la musique électronique expérimentale. La "Part One" est dominée par la guitare d'Edgar Froese, branchée sur une pédale Fuzz dont tous les potentiomètres semblent avoir été mis à fond. La "Part Two" est plus calme, principalement axée sur des sonorités d'orgue.
 
Viendra ensuite le troisième opus de la formation, "Zeit", un double-album sorti enregistré en mai 1972 et sorti en août 1972. Et ce ne fut pas une mince affaire que ce "Zeit". Car comme son titre même l'indique, "Zeit" signifiant "Temps" en allemand, cet opus ne put trouver son accomplissement que dans la durée. De fait, ce double-album est ample, énigmatique, spatial, comme les quatre faces d'un voyage virtuel, irréel. 74 minutes 25 secondes d'ailleurs total.

Et pour forger un tel hymne au temps et à l'au-delà, le trio Froese/Franke/Baumann n'a pas hésité à se faire aider par de nombreux autres musiciens. Il y a d'abord Steve Shroyder, qui est revenu tenir à nouveau une place d'organiste pour l'enregistrement du nouvel album de son ancien groupe. Il y a aussi quatre violoncellistes (une idée de Peter Baumann), Christian Vallbracht, Jochen von Grumbcow, Hans Joachim Bruene et Johannes Luecke. Et il y a même Florian Fricke, du très visionnaire groupe Popol Vuh, qui y joue du Moog 3P, un gros synthétiseur modulaire aux possibilités extraordinaires (qu'il vendra d'ailleurs un peu plus tard à Klaus Schulze, avec les conséquences que l'on sait sur l'épopée musicale de ce musicien).
Peter Baumann y joue de l'orgue et du vibraphone, ainsi que d'un VCS3 dont il vient de faire l'acquisition à l'image de Christopher Franke.
 
En octobre 1972 se tiendra à Bayreuth, en Autriche, ce qui restera comme le plus court de tous les concerts de Tangerine Dream. Ayant abandonné toute l'instrumentation traditionnelle d'un groupe tel que le leur, orgue, batterie, guitare et synthétiseur, le trio Froese/Franke/Baumann va au contraire se présenter sur scène avec un tout un attirail d'instruments électroniques de leur propre confection et tout à fait expérimentaux. Tout le problème est que le public est venu voir un groupe de blues qui doit venir jouer juste après eux et dont ils ne sont que la première partie. Dès lors, les jeux sont faits. Au bout d'un seul quart d'heure, le public manifeste déjà avec une telle véhémence qu'il couvre de ses cris la musique de Tangerine Dream. Le trio quittera la scène, dépité, et ne sera pas payé pour sa prestation.

Pour son opus suivant, "Atem", sorti en 1973, le groupe abandonne l'habitude qu'il avait jusque là de se faire épauler par des aides instrumentales extérieures. C'est donc seul qu'il affrontera l'enregistrement de cet album intense, dense et varié, qui sonnera plus tard comme une transition importante, obligatoire et réussie vers cette période que d'aucuns considèreront comme l'Age d'Or de Tangerine Dream.

L'album commence par "Atem", le morceau qui lui donne son titre et qui dure toute la face A. Celui-ci s'ouvre par le bruit d'une sorte de respiration suivi d'une plage d'environ 5 minutes, qui paraîtra majestueuse ou martiale selon les goûts, où les percussions de Franke accompagnent et surplombent le Mellotron de Froese. Puis tout se calme, devient paisible, onirique, hors du temps.
"Fauni-Gena", qui vient ensuite, est un voyage, superbe et comme suspendu dans le ciel, entre orgues, mellotron et chants d'oiseaux électroniques. Ici, nous sommes déjà dans le Tangerine Dream atmosphérique et inspiré qui fera sa réputation.
C'est doux et c'est beau, il n'y a rien à dire de plus. On y perçoit même, même si c'est encore timidement, les premières ébauches de séquences. C'est dire que c'est un grand morceau.
"Circulation of events" est en continuité de climat avec "Fauni-Gena", mais avec cependant une nuance plus sombre, plus inquiétante, presque dramatique. C'est un flot constant de timbres riches, complexes et entremêlés terminé par une pulsation qui vient emporter le morceau vers des lieux inconnus.
L'album se conclue par "Wahn", dont le début à de quoi surprendre, avec ses effets de voix entrecoupés de percussions, avant de se finir de la même manière que se finissait la première partie de "Atem".
Avec un tel contenu sonore, il n'est pas étonnant que le disc-jockey de légende John Peel ait adoré l'album et qu'il l'ait passé et repassé en boucle dans son émission de radio, projetant ainsi Tangerine Dream vers les sentiers de la reconnaissance et de la célébrité.
Peter Baumann s'y distingue en y jouant de l'orgue, du piano et du VCS3.

Suite à cet "Atem", Peter Baumann s'en ira quelque temps hors du groupe, assez longtemps en tout cas pour qu'Edgar Froese et Christopher Franke réalisent ensemble un nouvel album, "Green Desert", dont l'enregistrement avait déjà été fixé.
Le moins que l'on puisse dire de cet album, enregistré à l'origine en août 1973, est qu'il a longtemps été une énigme totale pour les fans de Tangerine Dream. En effet, celui-ci n'est pas sorti à l'époque de son enregistrement mais seulement en 1986, suite à une mésentente entre le groupe et sa maison de disque d'alors. Il n'en reste désormais pas moins un point d'interrogation musical et sonore puisque que, lors de sa sortie, seule paraîtra une version lourdement modifiée de celui-ci.
Il est donc à la fois difficile, tout bien pesé, de considérer la version connue de "Green Desert" comme faisant réellement partie de la discographie officielle et autorisée de Tangerine Dream.

Un achat très particulier marque, en 1973, le commencement d'une époque fondamentale pour l'histoire de Tangerine Dream : celui de sa relation avec les gros synthétiseurs modulaires. Certes le son d'un Moog 3P était déjà apparu sur "Zeit". Mais le Moog 3P en question n'appartenait pas au groupe ou à l'un de ses membres. C'est donc cette année-là, en 1973, que Christopher Franke fait l'acquisition d'un gros synthéthiseur Moog similaire à celui que Florian Fricke avait fait entendre sur l'un des morceaux du troisième et double album de Tangerine Dream.

Au milieu de toutes les possibilités de la machine, il y a surtout un module qui attire et passionne Christopher Franke : le séquenceur. Cette partie du synthétiseur permet de programmer un certain nombre de notes et de les faire tourner indéfiniment en boucle, créant ainsi, outre une mélodie entremêlée d'un rythme, un puissant effet hypnotique. Edgar Froese, lui aussi fasciné par les séquences, avait déjà essayé d'en créer en mettant de l'echo sur des arpèges joué à la basse. Pour Christopher Franke, cela lui rappelle plutôt les percussions mélodiques qu'on joue dans certaines régions de l'Afrique. Quoi qu'il en soit, le séquenceur va rapidement devenir l'instrument phare et l'une des clés de la future musique de Tangerine Dream.

Fin 1973, après un concert parisien, le 22 août 1973, ayant vu se réunir sur la même scène Edgar Froese, Christopher Franke et Klaus Schulze, et au retour d'un Peter Baumann en pleine forme et très motivé, le groupe enregistre un nouvel album, "Phaedra", qui sortira au début de l'année 1974. Cet album va rapidement avoir un succès et un retentissement considérable. Il faut dire que Tangerine Dream y a mis une inspiration musicale et sonore impressionnante, et franchit aussi quelques paliers techniques et compositionnels qui font toute la différence avec les albums précédents. On peut presque dire qu'auparavant Tangerine Dream se cherchait et qu'il vient de se trouver. Et c'est éblouissant !
La face A est entièrement occupée par "Phaedra", le morceau qui donne son titre à l'album. C'est une extraordinaire fresque musicale, harmonique et timbrale où se mêlent séquences, Mellotron et effets sonores. C'est tour à tour effrayant et sublime, mais toujours au sommet sur le plan créatif et émotionnel. Les séquences de Christopher Franke atteignent là, déjà, leur pleine maturité musicale et pleuvent sur l'auditeur, hypnotiques, changeantes et superbes. Le mellotron d'Edgar Froese touche également à l'exceptionnel, voire au miraculeux, se partageant entre le magique et le magnifique.
La face B n'est pas en reste. Elle commence par un long, nostalgique et envoûtant "Mysterious Semblance at the Strand of Nightmares", dominé et porté par le Mellotron de Froese. Elle se continue par "Movements of a Visionary" où les séquences de Franke donnent libre cours à leurs ensorcelants méandres cycliques. Elle se termine enfin par un bref mais inoubliable " Sequent C' ", où Peter Baumann y joue une flûte qui flotte et danse dans l'irréel et le mystère, ineffable et troublante de beauté.
Peter Baumann jouera aussi de bien d'autres instruments dans "Phaedra" : de l'orgue électrique Farfisa simple et double clavier, du piano électrique Fender Rhodes, du Mellotron 400, de l'Elka electric string organ, de 2 synthétiseurs AKS avec clavier sensitif et d'un autre synthétiseur, l'ARP 2600 couplé à un séquenceur Moog.

D'emblée, avec cet album, Tangerine Dream atteint auprès d'un public élargi, ébahi et subjugué une dimension à part, presque légendaire et mystique. Et c'est dans une atmosphère à la fois recueillie et survoltée que le groupe va effectuer une série de concerts où sera magnifiée la poésie énigmatique et sublime de sa musique, ainsi que la vision étonnante et puissante qu'il offrira d'un trio de musiciens nimbé de lumières et entouré de claviers divers et de synthétiseurs.
Le plus célèbre de ces concerts aura lieu le 13 décembre 1974 dans la Cathédrale de Reims. En fait, Tangerine Dream n'était pas le seul groupe à occuper l'affiche ce soir-là, et donc la foule nombreuse et désinvolte venue emplir l'enceinte sacrée n'était pas venue que pour eux. Mais c'est bien Tangerine Dream qui causa la sensation et l'émoi dans cette série de concerts et c'est à eux qu'on imputera les dommages causés à la Cathédrale au cours de cette mémorable soirée.

En janvier et février 1975, le trio s'affaire à mettre sur bandes son prochain album, "Rubycon", qui sortira en mars 1975. C'est un nouveau saut qualitatif au niveau des harmonies, des séquences et des sonorités. Mieux, c'est peut-être là l'aboutissement de la démarche compositionnelle et conceptuelle de Tangerine Dream. En effet, le groupe est au sommet de son art. Jamais les atmosphères, les progressions d'accords et les séquences n'ont été si bien conçues et enchaînées. Les deux faces de l'album, comme les deux faces d'un même diamant, semblent couler de source, baignées qu'elles paraissent d'une éclatante évidence musicale et onirique. A y écouter de plus près, le travail sur les timbres, les effets sonores et les mélodies s'avère pourtant proprement effarant. Mais à l'oreille, tout ce flot harmonique est si captivant et évocateur que l'on se laisse porter, emporter, sans rien pouvoir remarquer de la minutie d'orfèvre qu'a mis le groupe à assembler son joyau discographique.

Pendant ces années 1974/1975, Tangerine Dream enchaînera concert sur concert, tous pleins à craquer de spectateurs tout autant médusés que fascinés, méritant ainsi une immense réputation musicale et scénique. Et comme le groupe jouait en totale improvisation à chacun de ses concerts, tous étaient différents, parfois dominés par la guitare enflammée de Froese, d'autres fois menés par les séquenceurs ensorcelants de Franke, d'autres fois encore tout simplement baignés de calmes accords d'orgues cosmiques et de Mellotrons rêveurs.
 
C'est pour témoigner de ces concerts et y souligner l'extraordinaire inventité et beauté des prestations du groupe que sera élaboré "Ricochet", le premier live de Tangerine Dream et peut-être le plus incontournable de ses albums tout court. Car "Ricochet", sorti en novembre 1975, n'est pas qu'un simple album live. C'est un assemblage, un résumé, un "best of" des meilleurs moments sur scène du Tangerine Dream de l'époque, le tout constitué en 2 plages, comme 2 poèmes électroniques et lyriques, comme 2 peintures abstraites et timbrales. Cela dépasse le simple cadre de l'album live, on atteint concrètement le hors norme, l'insurpassable. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter le début de la deuxième face, de se laisser flotter sur les notes de piano et de Mellotron qui ouvrent le bal et d'attendre tranquillement les vertigineux duels de séquences qui suivent, et qui sont beaux à couper le souffle. Ce n'est plus de la musique, c'est du rêve et de l'émerveillement à portée d'oreilles.

Malgré un "Rubycon" fantastique, une série de concerts magiques et un "Ricochet" magnifique, l'atmosphère au sein du groupe n'a pourtant pas été au mieux au cours de cette année 1975. C'est qu'elle a été pertubée par un nouveau départ de Peter Baumann, juste après l'enregistrement de "Rubycon" et juste avant la tournée qu'avait prévu le groupe en Australie. Ce nouveau départ tombe mal et vient comme un orage en plein ciel bleu. Pire, Baumann n'est pas clair dans ses motifs et ses explications. Difficile donc pour le reste du groupe de savoir si ce nouveau départ sera définitif ou pas.
Toujours est-il qu'il y a pour le groupe toute une série de concerts à donner en Australie et qu'il serait problématique de les annuler. Heureusement, Franke possède un atout-maître dans sa manche. Un ancien copain d'enfance, Michael Hoenig, qui a lui aussi joué dans Agitation Free et qui, comme Franke et Froese, a également bénéficié de l'aide et de l'enseignement de Thomas Kessler. Michael Hoenig est un compositeur extrêmement doué et un grand connaisseur en matière de gros synthétiseurs modulaires et de bidouillages sonores. Et de fait, dans l'esprit de Franke, c'est le seul musicien au monde à pouvoir remplacer Peter Baumann au pied levé. C'est donc lui qui assurera la tournée australienne de Tangerine Dream en compagnie de Froese et de Franke.

L'année 1976 sera une année capitale pour Peter Baumann. C'est en effet cette année-là qu'il enregistrera et que sortira son premier album solo, "Romance '76". Enregistré en juillet et août 1976, dans les studios Victoria de Berlin et Bavaria de Munich, et sorti en septembre 1976, "Romance '76" va révéler l'aspect véritable et étonnant de la musique électronique propre à Peter Baumann. D'autant qu'il en a une vision très particulière. Car outre d'utiliser, et formidablement, un Mellotron, un ARP soloist, un piano électrique Fender Rhodes et un énorme synthétiseur modulaire avec séquenceurs construit spécialement pour lui par la société Projekt Electronik, Peter Baumann va également s'offrir les services d'une partie des membres de l'orchestre philharmonique de Munich. Le tout va donner un album superbe, plutôt doux et réservé, voire intimiste, avec quelques moments plus enlevés ou plus mystérieux.
Ce qui surprend aussi dans cet album, c'est sa pochette, avec ce visage de Peter Baumann curieusement partagé en deux, un côté où il a les cheveux longs et un autre où il a les cheveux courts. Que veut dire ceci ? La dualité homme/femme-masculin/féminin (d'où la signification de "Romance" ?) ou le symbole d'un Peter Baumann tangerinedreamien aux côtés d'un autre plus personnel et plus secret ? L'énigme demeure entière.

Son premier album solo terminé, Peter Baumann va réintégrer Tangerine Dream pour la réalisation de "Stratosfear", enregistré en août 1976.

Autant "Ricochet" semblait continuer et couronner, en live, la démarche musicale et conceptuelle de "Phaedra" et de "Rubycon", autant il est clair que "Stratosfear" a été le début "d'autre chose", d'une musique, certes toujours surprenante, belle et onirique, mais plus strictement composée, moins libre dans ses démesures sonores et harmoniques. Ceci est évident dès le premier morceau de l'album, qui lui donne d'ailleurs son nom, où tous les instruments et toutes les séquences sont nettement mis au service exclusif du climat rythmique très précis de ce titre. C'est fort bien fait, c'est swinguant à souhait, mais ce n'est déjà plus le Tangerine Dream de "Phaedra", de "Rubycon" et de "Ricochet". Cela dit, attention, je ne dis pas que cet album, sorti en octobre 1976, est décevant parce que différent. C'est même un excellent album, bourré de passages remarquablement beaux ou complètement irréels. C'est juste qu'on n'y sent plus la même recherche sonore et harmonique débridée qu'avant. C'est plus "calculé", plus "construit".

Devais-je dire "plus commercial" ? Peut-être pas. Mais il est certain que le succès grandissant du groupe et les climats très particuliers de sa musique ne pouvaient pas manquer de capter l'intérêt des membres de la confrérie des cinéastes, et en particulier celui de William Friedkin, réalisateur, en autres, de "French Connection" et de "L'Exorciste". Celui-ci était à l'époque un grand fan du groupe et il avait pour projet de tourner une nouvelle version, très personnelle, du "Salaire de la Peur" en se basant, pour la réalisation de son film, sur des enregistrements que lui aurait fourni auparavant la formation. Ce projet fut accompli comme prévu et le film sortit donc dans les salles, accompagné, chez les disquaires, de sa bande originale. Et c'est ainsi que naquit l'album-BO "The Sorcerer", paru en 1977.

Celui-ci est constitué de plages relativement brèves, voire même très courtes. Le tour de force de Tangerine Dream a été, ici, de conserver l'essence de ce qui fait la puissance émotive de sa musique dans des plages aussi contractées dans le temps. Impossible, certes, de se laisser porter par ces musiques, d'y rêver à son aise. Néanmoins, l'inspiration profonde du groupe est bien dans un "Search" ou dans un "Grind". Les séquences de Franke et le Mellotron de Froese y abattent un sacré travail.
Mais bon, c'est vrai, il y a les séquences, le Mellotron, les synthés et tout et tout, et difficile pourtant de ne pas penser que Tangerine Dream s'éloigne là encore de "Phaedra", de "Rubycon" et de "Ricochet". Ce ne sont que des bouts, des extraits de l'inspiration qui a donné un jour naissance à ces albums. Mais cela ne constitue pas un album de Tangerine Dream tel qu'en lui-même. Dommage.
 
Le 29 mars 1977, après de longs et lourds préparatifs, Tangerine Dream entame une tournée intense et immense à travers le Canada et les Etats-Unis. Elle donnera la matière à un double-album live, "Encore", sorti en octobre 1977, soit tout juste quelques mois après la sortie de l'album-BO "The Sorcerer" sorti, lui, en juillet 1977.
Ce qui frappe d'abord dans "Encore", c'est sa pochette. Impossible de ne pas avoir une petite larme de nostalgie à l'oeil quand on voit Froese, Franke et Baumann ensemble sur cette grande scène, entourés chacun par d'impressionnants synthétiseurs. L'image-symbole de toute une ère. Et le contenu du double-album est plutôt excellent, même si, c'est vrai, il n'y a pas l'inventivité sonore et les improvisations géniales d'un "Ricochet". Mais, au moins, là où "Ricochet" était un assemblage plutôt qu'un témoignage fidèle des concerts enregistrés, "Encore" nous présente-t-il 4 plages de concerts dans leur intégralité. En ce sens, on peut dire que ce double-album est le testament live, l'ultime témoignage sur scène d'un Tangerine Dream dans une époque en train de s'achever.

Cet achèvement d'une ère sera encore plus palpable, éclatant et définitif quand Peter Baumann fera ses adieux complets et irrévocables à Froese et à Franke à la fin de l'année 1977. C'est qu'il a décidé de devenir producteur, ce qui est plutôt incompatible avec le fait de rester au sein de Tangerine Dream.
Ce départ est d'autant plus définitif que Peter Baumann, afin de disposer d'un endroit où réaliser ses projets, s'est fait construire son propre studio 24 pistes, qu'il a nommé Paragon, et qui est situé à Berlin.
Mieux, le studio Paragon terminé, Peter Baumann va commander en 1977 à la société américaine E-mu Systems un synthétiseur tout à fait particulier que cette société avait déjà en projet mais dont elle attendait qu'un client prenne à sa charge d'en payer les premiers frais de réalisation. En effet, l'instrument en question, d'un coût estimé à 50 000 dollars environ et baptisé Audity, était un synthétiseur analogique à contrôle numérique disposant de 16 voies entièrement indépendantes, avec pour chacune de ces voies 2 VCO multi-forme d'onde, 1 LFO multi-forme d'onde, 1 filtre passe-bas, 1 filtre passe-haut et 4 enveloppes ADSR, le tout additionné d'un séquenceur digital multi-canal des plus sophistiqué. Ce synthétiseur sera livré à Peter Baumann, dans sa version prototype, en 1979. E-mu Systems cherchera ensuite à le produire en série, mais n'en aura finalement pas les moyens. Seul un modèle de la version définitive de ce synthétiseur verra le jour en  mai 1980. Bob Moog lui-même qualifiera l'Audity de "dernier grand projet de l'ère des synthétiseurs analogiques".

C'est donc certainement et à nouveau avec son synthétiseur modulaire Projekt Electronik qu'il va enregistrer entre juillet 1978 et janvier 1979, dans son studio Paragon de berlin, un deuxième et fort bel album, "Trans-Harmonic Nights", nettement plus "électronique" que le précédent mais aussi d'une atmosphère notablement plus sombre. Ce sera également un album plus mature, plus réfléchi et mieux produit que "Romance '76". On y décèlera tout le minutieux travail de studio d'un Peter Baumann producteur prolongeant les compositions d'un Peter Baumann musicien. Et si l'on veut réellement faire la part entre "Romance '76" et "Trans-Harmonic Nights", il suffira de dire que le premier est tout à fait dans le ton des années 70 alors que le second lorgne déjà, et énormément, vers le son des années 80.

Peu après la sortie de "Trans-Harmonic Nights" en 1979, Peter Baumann décidera de quitter Berlin pour s'intaller à New York. Il y fera construire, dans un immense loft de l'Est de Manhattan, un deuxième studio 24 pistes dont on a de bonnes raisons de penser qu'il fut centré autour du prototype de l'Audity, qu'il venait alors de recevoir.

Toujours est-il que c'est en bonne partie dans ce nouveau studio qu'il enregistrera, à partir d'octobre 1980, son troisième album, "Repeat Repeat", qui sortira en 1981. Celui-ci sera beaucoup orienté vers la pop, le chant et la danse que ses deux opus précédents, ce qui peut expliquer le choix fait par Peter Baumann de se faire épauler par Robert Palmer pour la production.

En 1983 paraîtra "Strangers in the Night", le quatrième et dernier album solo de Peter Baumann, un opus entièrement moulé sur le son de l'electronic-pop de ces années-là. Et même si cet album se laisse écouter sans désagrément, il faut bien avouer qu'on est loin, très loin ici des compositions aventureuses et souvent miraculeuses de "Romance 76" ou des mélodies pleines de mystères de "Trans-Harmonic Nights". L'album solo de trop pour Peter Baumann ? N'allons pas jusque là, ce serait largement exagéré, mais notons cependant que, très curieusement, aucun titre de cet album ne sera repris dans la rétrospective "Phase by Phase" parue en 1996 et censée retracer le parcours du musicien.

Quoi qu'il en soit, Peter Baumann abandonnera complètement la composition à partir de 1985, année pendant laquelle il créera sa propre maison de disque, Private Music. Ce label aura une répercussion considérable sur la production des musiques nouvelles, électroniques et d'avant-garde de cette époque, y atteignant rapidement un prestige immense. Citons parmi les excellents artistes découverts ou produits par ce label Patrick O'Hearn, Yanni et Suzanne Ciani. Et c'est sans même parler des 3 albums de Tangerine Dream, "Optical Race" (1988), "Lily on the Beach" (1989)et "Melrose" (1990), que cet ex-membre du groupe fera paraître sur son label.

En 1992, Peter Baumann aura de nouveau des envies de composition et surtout le désir de former son propre groupe. Dans ce but, il s'associera à John Baxter et à Paul Haslinger, qui avait fait tout comme lui partie de Tangerine Dream. Cette formation s'appellera Blue Room et elle ne produira malheureusement aucun album, bien qu'elle conçut un projet en ce sens en 1993.

Ce sera l'acte final de Peter Baumann dans le domaine musical. Suite à la dissolution de Blue Room, 2 ans après sa création, Peter Baumann vendra Private Music au label BMG et disparaîtra du monde des studios, des albums et des synthétiseurs. Souhaitons que ce ne soit pas à jamais...


© Frédéric Gerchambeau
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