Souvenirs... Souvenirs...(64) Ecrit par Frédéric Gerchambeau
(Maluzerne en concert à Gagny – 9 avril 2005)

 

 

 
Au Théâtre Municipal André Malraux de Gagny, la soirée s'annonce longue, festive et surtout exceptionnelle. Car, en effet, outre le fait que Sylvie Berger et Gabriel Yacoub viendront chanter tout à l'heure, ce n'est pas tous les soirs qu'on revoit jouer sur une scène un groupe folk/trad qui n'a pas refait l'ombre d'un concert depuis 22 ans. Et je ne parle pas de n'importe quel groupe. Je parle de Maluzerne, l'un des meilleurs de ces groupes talentueux, sympathiques et maintenant mythiques qui ont ancrés leurs mélodies, leurs arrangements et leur style dans l'âme de tous ceux et toutes celles qui ont suivi avec gourmandise et passion la grande aventure du mouvement folk/trad dans les années 1970/1980. Bref, Maluzerne, c'est 7 ans d'existence et 3 albums qui ont marqué toute une génération.

En ces temps où la musique est désormais formatée selon des critères publicitaires et où les chanteurs et chanteuses sont recrutés sur leur physique plus que d'après leur technique vocale, assister à la reformation, même pour un soir, d'un groupe tel que Maluzerne tenait du miracle. Mais il faut croire qu'une telle chose existe puisque le groupe sera là, devant nous, dans quelques minutes à peine, à nouveau réuni et prêt à nous enchanter comme à ses meilleurs jours passés et comme peu de groupes savent à présent le faire.

 


21h12. La salle s'éteint. Des cloches d'église de village sonnent. Et quand le rideau s'ouvre, Bernard Dimet, Michel Le Cam, François Saddi et Jacques Blackstone sont à leur instrument, vaillants et souriants, comme avant.

Leur première chanson sera, c'était presque obligatoire, "Nous sommes venus vous voir". Si l'ouverture, a cappella, en est joyeuse et conviviale, la chanson elle-même, tout en étant très belle, est triste à pleurer. Merveilleux début pour un concert et surtout façon très intelligente de la part de Maluzerne d'installer dès l'abord de ce concert son style tout en sensibilité et en joliesse. Merveilleux aussi de se rendre compte que Michel Le Cam chante ce morceau exactement tel que si nous étions vingt ans en arrière et que le reste du groupe reproduit également à l'identique sur scène des arrangements composés et joués deux décennies plus tôt. Les paroles de la chanson flottent sur un tapis d'orgue d'église sur lequel guitare et flûte tissent leurs harmonies. C'est tout simplement fabuleux.

La seconde chanson sera "La caille", suivie bien évidemment, comme sur son album d'origine, de la "Bourrée Larousse". Le climat est bien plus vif et cadencé que précédemment, sentant bon aussi le  terroir, la nature et les petits villages d'antan. C'est d'ailleurs assez drôle, malgré l'atmosphère ancienne et rurale, suggérée par ce morceau de se rappeler que nous sommes bien à seulement quelques stations de RER de Paris, au XXIème siècle et que le groupe qui officie devant nous est fait de purs banlieusards et non de musiciens-paysans du Bas-Berry. Michel Le Cam est à son violon tandis que Bernard Dimet s'affaire sur l'une des deux vielles présentes sur la scène. François Saddi n'est pas en reste à la flûte. Moment de joie musicale donné d'abord avec le coeur pour réjouir l'âme et faire danser l'esprit.

 

 


Le morceau suivant nous vient du troisième et malheureusement dernier album de Maluzerne. Il s'agit de "La fille de Nantes", précédant comme sur le disque "La gigue à Jeanne". C'est l'occasion pour le groupe de montrer toute sa maîtrise des harmonies vocales avant de partir dans un instrumental de très haute volée où se mêlent guitare, vielle et violon.

Toutes les chansons que chante Maluzerne ne sont pas forcément issues de la tradition. En témoigne le titre qui suit, "La fille, le cheval et la rose" composé en partie par Jacques Blackstone. Néanmoins - quand on est un musicien folk/trad on ne se refait pas - la chanson exhale au son d'une flûte, d'une guitare et d'une vielle de délicieux parfums troubadouresques, mélangés de surcroît à une bonne pincée d'humour surréaliste.

Voici maintenant venir "La femme du roulier", chanson fort allante, certes, mais dont les paroles sont d'un réalisme cruel. Le violon de Michel Le Cam s'y donne à pleine mesure, accompagné au plus près par deux vielles au coude à coude et par une flûte dans tous ses états. Ce titre sera suivi de "Flamande allemande", chanson venue de Normandie comme son titre ne l'indique pas et nouveau morceau de bravoure vocale, entièrement a cappella, de la part de Maluzerne.

 




Nous sommes à présent en Bretagne - d'ailleurs des cris de mouettes et des cornes de bateau nous le confirment – pour une "Suite des montagnes" composée d'une gavotte, d'un tamm kreiz et d'une autre gavotte. Et pour mieux nous faire sentir encore, sans bouger de la région parisienne, que nous sommes au pays des korrigans et des menhirs, un groupe mixte de danse bretonne s'ingénie à faire résonner ses sabots sur le plancher de la scène et par dessus un violon, une flûte, une vielle, une guitare et une vielle. Des "Lalalalalélo" chantés à gorge déployée ne tarderont pas à se joindre à la fête.

 

Après la Normandie et plus loin que la Bretagne, qu'y a-t-il en direction de l'Ouest ? Le Québec, pardi ! Et nous y voici donc pour un "Mon coeur est en âge" de toute beauté. C'est l'occasion de rappeler que la Belle Province a été, de par son histoire, un formidable lieu de conservation des chansons issues des traditions de nos régions et que sans elle, on aurait perdu toute trace de très nombreux chants anciens. Après un début a cappella, la chanson s'installera sur un lit émouvant de guitares, de vielles et d'orgue. Une pure splendeur.

Le canevas de la chanson suivante est un classique. Un soldat part à la guerre et quand il revient trouve sa femme, qui le croyait mort, fraîchement remariée. Ce qui n'est pas, on s'en doute, sans entraîner quelques complications. C'est le thème de "Seconde noce", un chant qui nous vient, encore une fois, du Québec. Pour l'occasion, Jacques Blackstone y jouera de l'accordéon. Cette chanson sera suivie de "Voici la Saint-Jean", un titre jamais encore interprété par Maluzerne sur une scène et nouvelle preuve, encore une fois entièrement a cappella, de l'excellente technique vocale du groupe.

 

 

Vient maintenant une suite de bourrées intitulées respectivement "La pierre noire", "Le boiteux" et "La rude". La première a été composée par le piano de Jacques, la seconde sur le violon de Michel, seule la troisième étant issue de la tradition. C'est incroyable ce que le tout ressemble à une vraie suite de danses directement sorties de la plus flamboyante Renaissance. La flûte virtuose et virevoltante de François Saddi y est certainement pour beaucoup.

Il est 22h05. Bernard Dimet annonce - déjà ! - le dernier morceau de ce concert exceptionnel (dans tous les sens du terme) de Maluzerne. Ce sera "En passant par les épinettes", un chant à répondre venu, soit dit en passant, justement, et encore une fois, du... Québec. La gaîté de cette chanson nous empêchera d'être trop tristes de voir le groupe quitter si rapidement la scène. François y troquera sa flûte contre une paire de cuillères trépidantes et Jacques son piano contre une superbe basse électrique.

Voilà, il est 22h08. Bernard, Michel, François et Jacques saluent le public et disparaissent dans les coulisses. Toute la salle bat des mains tout en demandant bruyamment quelques chansons de plus.

Le groupe ne se fait pas trop prier pour revenir sur scène. Mais que va-t-il nous jouer à présent ?
Réponse : les 4 lignes de textes de "Dans les fermes, dans les tavernes". Que, ne reculant devant rien dans mon oeuvre de chroniciste, je vous livre intégralement sans tarder :
"Dans les fermes, dans les tavernes
On vient chanter, on s'appelle Maluzerne
De Dunkerque à Tamanrasset
On fait danser la gigouillette."
Soit une chanson d'une minute au grand total, introduction à l'harmonica comprise.
Etait-ce là un rappel en forme de gag ?

Rions de bon coeur alors car le groupe enchaîne tout de suite avec "Le branle de la mariée", un joli et joyeux chant de noces où s'emportent vielles, violon et basse électrique.

Pleurons aussi, car cette fois, c'est vraiment fini. Maluzerne quitte la scène sous les applaudissements après une heure, soixante minutes ni plus ni moins, de concert.

Que dis-je, une heure de concert ?
Je devrais dire une heure de pur bonheur musical, varié et merveilleusement chanté et joué.
Merci à eux. Ce sera inoubliable.

 

  

 © Frédéric Gerchambeau
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