Gabriel Yacoub – Café de la Danse – 27 mai 2008

Personnellement,
j’ai vu Gabriel Yacoub chanter avec tellement
de formations différentes que je finissais par me demander, tout en prenant
toujours autant de plaisir à le voir sur scène, si un jour il pourrait à
nouveau vraiment m’étonner. Et ce jour est arrivé. Ou plutôt ce soir.
C’était la nuit dernière mais je m’en rappelle comme si
c’était hier.
Le Café de la Danse, à Paris, à deux pas de la Place de la Bastille, était
plein. Il y avait du monde jusqu’à en emplir le balcon et les même les
marches des escaliers étaient encombrées de spectateurs. L’attente était
fébrile mais patiente.
Puis, à 20h30, Gabriel est monté sur scène en silence avec ses musiciens. Il y
avait bien sûr les complices habituels, Yannick Hardouin
au piano et à la basse et Gilles Chabenat à la vielle
à roue. Mais il y avait aussi un quatuor de cuivres, le même qui joue sur « De
la nature des choses ». Et justement, j’ai tout de suite bien senti que
cela allait changer la nature entière du concert. Car c’est une chose que
d’entendre un quatuor de cuivres sur un album derrière Gabriel Yacoub et une autre que t’entendre le même quatuor
derrière le même Gabriel Yacoub en direct-live sur une scène.
Avant le concert, j’avoue que j’avais un peu peur. Ces quatre
cuivres n’allaient-ils pas être assourdissants et, oh sainte horreur,
couvrir la voix de Gabriel Yacoub ? Non, ils ne
s’imposaient pas mais résonnaient plutôt d’une façon tantôt suave
ou tantôt acide. Ma crainte disparue, je pouvais m’installer bien au fond
de mon siège et écouter.
Ils commencèrent par « Tout est là ». Et en effet tout était là, chaque note,
chaque nuance, une musique et un chant exacerbés par l’écoute attentive
et rigoureusement muette de toute une salle.
Puis, en introduction de « La belle anversoise », Gabriel évoqua les cafés, ces
lieux où les musiciens se donnent rendez-vous, attendent souvent longtemps , discutent à n’en plus finir et où ils
vivent aussi des aventures improbables dans un écoulement du temps qui
n’appartient qu’à ces endroits.
Cette deuxième chanson fut suivie de « Souvenirs oubliés », préfacé par cette
précision teintée de joie de Gabriel à propos du fait que pour la première fois
il allait pouvoir rejouer sur scène tout un album qui venait de sortir.
Vraiment tout ? C’était une perspective pleine de bonheur en effet,
surtout concernant un album aussi beau que « De la nature des choses ».
« Gouverner est un art difficile, et plus particulièrement quand il
s’agit de politique étrangère… » disait
maintenant Gabriel. Pas de doute, il s’apprêtait à chanter « Il aurait dû
». Il tenait d’ailleurs son banjo à cinq cordes à la main. Mais il ne
débuta pas sans avoir bien détaillé celui visé par la chanson, à savoir le
Président Bush, qui a tristement berné son peuple, et l’objet de
celle-ci, à savoir la guerre d’Irak, qui devait être courte et peu
coûteuse en vies humaines et qui dure toujours et a tué un nombre considérable
de personnes.
Pour nous remonter le moral, une halte dans « Le café de la fin du monde » fut
la bien venue, chanson d’amitié ainsi que, nous le précisa Gabriel, « La
bougie », qui venait après avec ses magnifiques arpèges pianistiques.
Le chanteur fait à présent un retour sur son enfance. Dans « Un des deux en
l’air », ils nous parle de culottes courtes, de béret d’homme et de
chocolat chaud à cinq heures. Il parle aussi de fosse aux ours, des voûtes
géantes du marché et du mur de Saint-Sulpice qui bouche la rue. Mais quelle rue
justement ? Le concours est lancé. Un verre au bar est offert à celui ou celle
qui la nommera.
Pendant « Le nom des oiseaux », Gabriel chante en duo avec Yannick, l’un
se chargeant plus ou moins des couplets et l’autre plus ou moins des
refrains.
C’est alors que le chanteur, dont les paroles ont été reprises par
beaucoup, nous conte les affres qu’ils a eu au
début, quand il a écrit ses premières chansons. Jusque là, tout allait bien.
Lorsqu’il avait voulu des mots, il n’avait eu qu’à piocher
dans le répertoire traditionnel. Mais un jour l’idée lui a pris
d’écrire ses propres paroles. Et là, il dut se
rendre à l’évidence que la chose n’était pas simple et que les
résultats étaient même déplorables dès qu’on les comparaient aux chansons
anciennes, patinées par le temps et par ceux qui s’étaient passé les mots
et les notes. Ce ne fut que quand il arrêta de vouloir comparer que Gabriel trouva enfin le courage et l’aisance d’écrire
des chansons. Le secret résidait dans cet aveu, « Un jour je me suis fait poète
».
Depuis notre Gabriel a parcouru un sacré bonhomme de chemin et il a pris aussi
un goût certain pour les dictionnaires et les mots rares ou précieux. Et
c’est un peu par jeu qu’il a truffé « Elle disait » de termes
incompréhensibles du commun des français. Et c’est un grand dommage
clame-t-il, car ceux-ci ont de plus en plus tendance à rétrécir leur
vocabulaire alors qu’il existe tant de mots inconnus mais sublimes qui
n’attendent que d’être prononcés et ainsi reprendre vie.
Jusque là, nous baignions dans l’univers de « De la nature des choses »
et nous étions bien. Les éclairages scéniques avaient souvent varié du jaune-orangé clair au rouge le plus sanguin et nous aurions
pu rester toute la soirée dans ce climat-là. Mais notre Gabriel nous réservait
une surprise de taille. Une chanson très très
ancienne, celle-là même qui lui a donné envie de plonger dans le répertoire
traditionnel, une chanson d’amour, mais tellement triste, et tellement
belle, « Pierre de Grenoble ». Oh, d’accord, il l’a déjà rechanté.
Mais pas avec un quatuor de cuivres derrière lui. Et là… Je ne peux rien
dire de plus. Il fallait être là. Mais boudiou, que c’était beau !
Pour l’occasion notre Gabriel avait renoué avec le dulcimer. Il va le
garder pour la chanson suivante, « Le feu ». Ah, le feu… Il lui a volé sa
maison et tant d’autres choses. Mais il lui a aussi forgé un amour
invincible, durci dans les flammes de l’épreuve. Comme dans
l’album, on entend à la fin la voix de Gaston Bachelard, auteur de la
célèbre et rêveuse « Psychanalyse du feu ».
Restons dans la teinte rouge cependant que tous les musiciens quittent la scène
hormis Gilles Chabenat qui nous interprète son
légendaire « Carmin ». Qui sera enchaîné avec « Le héron », la nouveauté
entièrement instrumentale de « De la nature des choses ».
Puis Gabriel revient vers une de ces chansons anciennes fétiches, la somptueuse
« Pluie d’elle ». Court répit de beauté pure avant un autre temps fort
dans ce concert, « Le bois mort ». Pendant que Gildas et Kilian
Arzel, les invités surprises de cette soirée,
s’installent, Gabriel nous rappelle, si besoin était, l’objet de
cette chanson. Le bois mort, ce sont ces travailleurs qui sont abandonnés à
leur sort par des chefs d’entreprise bien plus enclins à suivre les cours
de la bourse qu’à s’intéresser au bien-être de leurs salariés. Les
défenseurs de cette pratique, qui fait la fortune phénoménale de quelques uns,
ont beau invoquer la fatalité, on sent bien que
c’est tout un système qu’il faut dénoncer. Et la chanson
d’espérer qu’une étincelle fera jaillir une flamme des fagots de
bois mort afin que puisse naître un bois nouveau d’un vert plus vif et
plus vibrant.
Comment ? Nous en sommes déjà à la dernière chanson du concert ! Nooon ? Et pourtant si. Mais ce n’est pas
n’importe laquelle. « C’est une chanson joyeuse dans des habits de
chansons triste », nous dit Gabriel. Il y regarde la mort en face, fruit des «
7 ans de réflexion » qui, bon gré mal gré, aboutirent à « De la nature des
choses ». Et donc avant que de quitter la scène, il nous chante « Avant que de
partir ».
Non, non, c’était pour plaisanter, car il nous chante maintenant en
rappel « Je resterai ici ». Lui-même nous indique qu’il vient de
s’apercevoir que dans ses chansons il disait tout et le contraire de
tout, et qu’il s’apprête à en parler à son psy.
Mais enfin, la parade n’est-elle pas de conserver dans son cœur et
dans son esprit « Les choses les plus simples » ? Surtout quand un quatuor enchanté de cuivres magiques accompagne la chanson.
Bon, sérieusement, on n’est bien, là, tous ensemble, mais même les
concerts les plus inoubliables ont une fin. Alors prenons-nous la main et
chantons en chœur « Ame ami amen ».
Je vous le répète, c’était la nuit dernière mais je m’en rappelle
comme si c’était hier. Au dehors, il pleuvait des torrents dans les rues
de la vieille capitale. Mais à l’intérieur du Café de la Danse, il
régnait un soleil radieux. Où alors était-ce moi, les vibrations des cuivres,
les résonances du dulcimer ou les échos de la voix haut-perchée
de Kilian Arzel ? Je ne sais plus. Ou
peut-être était-ce parce que Gabriel avait tenu sa promesse et que tous les
morceaux de « De la nature des choses » avaient bien été joués ? Mais peu
importe. Car quand je suis enfin sorti et que la pluie parisienne m’a
douché, j’étais heureux.
1) Tout est là
2) La belle anversoise
3) Souvenirs oubliés
4) Il aurait dû
5) Le café de la fin du monde
6) La bougie
7) Un des deux en l’air
8) Le nom des oiseaux
9) Un jour je me suis fait poète
10) Elle disait
11) Pierre de Grenoble
12) Le feu
13) Carmin
14) Le héron
15) Pluie d’elle
16) Le bois mort
17) Avant que de partir
Rappels
18) Je resterai ici
19) Les choses les plus simples
20) Ame ami amen
© Frédéric
Gerchambeau
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