Il était une Bergère… 

 
  

Janvier 2003. Belgique. La musique traditionnelle prenait de plus en plus de place dans mes oreilles. Malicorne se taillait déjà une bonne part dans des coins de mémoire, Stivell m’énergisait de son Olympia 72, et l’Anthologie de la chanson française traditionnelle de Marc Robine, Emmanuel Pariselle et Gabriel Yacoub venait de m’arriver comme un pan de mon histoire. J’y découvris de nouvelles voix. Je recherchais les origines et histoires des uns et des autres, les destins se recoupaient souvent, les noms prirent leurs places. Celui de Gabriel Yacoub vint plus présent. Malicorne était pour moi un groupe, une unité, je ne savais pas qui en faisait partie. Alors j’ai regardé, appris, cherché, remonté l’histoire. Et puis un jour une annonce d’un concert me tombe devant les yeux. Le jardin des mystères en concert à Anvers avec Gabriel Yacoub. Comment pouvais-je passer à côté d’une occasion pareille ? Le groupe faisait partie d'une programmation de festival fort sympathique au demeurant, et riche de découvertes, belges notamment.

Parmi toutes ces découvertes, il y eut ce jardin que l’on nous a fait visiter au travers de chansons traditionnelles revisitées par Eric Montbel et sa formation. Gabriel, au milieu, avec sa guitare et sa voix ; je découvrais l’artiste et l’homme, « pour de vrai ». A ses côtés, deux femmes, deux voix, différentes et complémentaires : Marie Rigaud, fort charmante, à la voix pure, limpide et claire, comme échappée d’un chant répercuté sur les murs d’une cathédrale ; Sylvie Berger, craquante de douceur à la voix tendre et envoûtante. Alors, parmi ces chants et musiques traditionnelles sélectionnées pour leur atmosphère lugubre et mystérieuse, annonce fut faite de la sortie récente d’un très bel album de La Bergère appuyé par Gabriel Yacoub. Information enregistrée, mise de côté car pour l’heure je repartais chargé de souvenirs, de musiques découvertes, d’une ouverture vers des horizons trad que je ne connaissais pas il y a quelques mois de cela, et deux CD de Kadril (le formidable « pays ») et du jardin des mystères.

Quelques semaines plus tard, ce petit coin de mémoire ressurgit tandis que mon regard se posa sur un rayon de disquaire parisien mettant en avant ce fameux CD de La Bergère. Quelques heures plus tard, allongé sur un lit, je l’écoutais sur mon baladeur. Vous savez ces petits bonheurs qui traversent des journées grises, le sourire d’une inconnue, le chant improvisé d’un homme, l’arrivée d’une carte postale… ces petits bonheurs qui écartent la grisaille du moment et qui sont d’une incommensurable richesse et nous rendent heureux d’être là à ce moment précis. Vous savez… ? Hé bien, parmi ceux-ci il y eut l’intensité de cette première écoute de l’opus de La Bergère... la tendresse de sa voix vous prend dans ses bras... on se laisse aller... c'est doux... c'est bon... on s’emmitoufle de doux souvenirs, de belles atmosphères romantiques et nostalgiques au son de merveilleuses mélodies tantôt douces et pénétrantes, tantôt enjouées et entraînantes ; au chants de perles poétiques.

Un message ? La beauté de l’enfance dont on doit garder l’âme en nous. Savoir se retourner pour ne pas oublier et mieux avancer.
« C’était » ces temps trop courts d’insouciance où l’on avance sans trop savoir dans quelle direction, où l’on engrange les images qui nous forgeront tout au long de notre vie.
Cette vie que l’on passe comme un « spectre » dont Victor Hugo a écrit une chanson. Celle magnifiquement mise en musique et interprétée par La Bergère. « La chanson du spectre » qui trace les grandes lignes d’une vie qui passe trop vite, se pose parfois le temps d’une valse, s’enrichit de milles petites choses, de milles images, souvenirs.
Ceux que l’on garde au fond de nous, comme ce voyage en France après les moissons, perché sur les épaules de son père, chargés de cadeaux. On rêve de le faire sur un grand « vaisseau d’argent » comme on rêve d’être princesse ou chevalier dans le tourbillon d’une enfance noire ou blanche.
Ceux parfois traversés d’amertume pour lesquels on se dit « j’aurais dû si j’avais su… » On se prend à regretter mais on regarde ces « petits cailloux blancs » posés ici et là tout le long du chemin parcouru comme des repères de belles choses qui nous sont arrivées, ces petites richesses diverses et variées qui nous enrichissent le cœur. Alors devant ces marques de bonheur on sourit, on rit, et on danse sur le « bal cerda » qui nous entraîne dans sa ronde.
Essoufflés, on se pose. Les battements de cœur changent. Les images de grand-mères arrivent. Celles que l’on va voir pendant les vacances car elles habitent dans des petits villages de campagne. On n’écoute pas « ouvarosa », on la vit, profondément. Les images évoquées ne suffisent pas, d’autres arrivent à la surface. Cette toile cirée bien sûr, posée sur la grande table de la cuisine. Une soupe qui répand ses senteurs dans la pièce, chauffée par la cuisinière à bois. Les cartes postales « et photos étalées sur la toile cirée » illustrant le parcours des enfants et petits enfants partis du village. Les tartines de beurre sur du pain frais sur lesquelles on vient râper du chocolat noir. La confiture maison le matin, le feu de cheminé le soir dont on se dispute le droit de triturer et d’en être le plus prés, l’infusion de tilleul le soir avec les femmes, les parties de pêche sur la rivière pas loin avec les hommes, le billet de 50 Frs glissé rapidement dans les mains aux au revoirs, les odeurs, les chaleurs, les proximités, l’amour… « ouvarosa » ne s’écoute pas mais se ressent.
Alors on s’en va de ces vacances. On regarde une dernière fois le rideau de la fenêtre retomber sur son visage triste et joyeux. Cette grande femme revit cet envol une nouvelle fois. Comme celui du départ de son premier enfant pour une autre vie. Celui-la même pour lequel elle était la lumière qui éclairait son chemin et qui, un jour, a mis le « soleil dans sa poche » pour mieux suivre son propre chemin. Alors, maintenant qu’elle regarde la voiture s’éloigner, les petits enfants agitant leurs bras par la fenêtre, elle repense à ces lendemains qui « auront l'allure de ces vieilles qui parlent aux chats et aux oiseaux ». Alors, elle a envie de sortir dans la rue, de fermer les yeux et de danser. L’espace d’un instant se réfugier dans ces bonheurs « fanés » qui ont traversés sa vie, ces petits cailloux blancs semés ici et là. « Elle dansait » en regardant à l’intérieur, à la vue d’un monde gris auquel elle exposait ses joies. Puis elle rentre « couver son trésor et le faire briller toujours » tandis que la rue reprend sa vie. « Les rêves et les rues seront toujours les mêmes mais chacun les traverse à sa façon. »

Le Cadet des Soupetard. J’écris et je pense à cette merveilleuse BD racontant l’histoire d’un petit garçon de Gironde découvrant la pêche à la mouche, son lapin Cerfeuil, ses amis, sa fiancé de vacances Elodie, les trésors de son frère aîné, les vacances au bord de mère, les moules, le Tour de France, les rentrées des classes, le gardien de villa, les sorcières du coin… Autant de petits cailloux semés auxquels on s’identifie, parfois que l’on revit avec amusement et un brin de nostalgie. Je l’imagine très bien témoin d’une scène étrange, la nuit dans les collines, voyant des sorciers et des fées jouant de la flûte et du cor au son d’une « chanson de fol ». Scène païenne que l’on découvre par hasard et qui nous fascine par son originalité. Cette scène décrite par Paul Fort, pure rêverie, mise en mélodie par Gabriel Yacoub. Scène fantastique que l’on se prend à épier avec des yeux grands ouverts, comme un petit trésor inédit que l’on dérobe à la nature qui nous semble bien trop court tellement il est intense.
Alors, après une dernière danse, il arrive que l’on se rende compte que nos rêves sont bien différents de nos réalités. Comme un écho à l’amertume des « petits cailloux » où « dans la rivière les illusions / la valse m'emporte légère / pour me laisser éparpillée / j'aurais dû si j'avais su... » survient le « jour de lessive » de Gaston Couté. Un retour vers le foyer originel pour se purifier l’âme après des turpitudes et des écarts. Comme une antique lessive à la rivière où sont répandues nos illusions on vient blanchir son âme dans le giron maternelle ; on vient retrouver un soleil tombé de notre poche pour qu’il nous éclaire de nouveau. On part pour un ultime voyage vers un auberge de notre jeunesse. Le chemin qui y mène fait monter en nous les souvenirs vécus avec celle-là qui fut notre première au rythme de « Malinda ». L’auberge au fond des bois s’ouvre sur nos souvenirs débordants. Francis Carco nous conte dans cette « chanson tendre » comme une tentative de retrouver nos souvenirs fuyants. On y trouve les traces du passé et nos images se mettent en places, mais son visage n’est pas là devant nous, mais en nous. Alors, on rentre, une lessive supplémentaire effectuée. Et l’âme neuve, l’enfance à fleur de cœur, on se reprend à rêver à de nouvelles choses, de nouvelles richesses quotidiennes. On rêve de choses incroyables, on retombe dans l’imaginaire de l’enfance où les rêves racontent tellement de choses, incohérentes, innocentes. Mme McCullers « un rêve qu'est-ce que ça veut dire ? / krouchy kazouchy kalouchy kazir / voilà ce qu'un rêve veut dire. »

Lorsque la fin de l’album arrive, on n'ose bouger, on a la voix qui résonnent encore en nous, on reste bercé par elle pendant longtemps...les yeux clos, peur de bouger de peur de briser cette invasion de petits bonheurs, de souvenirs qui vagabondent avec nostalgie le long d’une rivière d’enfance, dans une cuisine de grand-mère aux odeurs enivrantes... un disque magnifique que l'on écoute, que l'on entend différemment à chaque fois. Un disque dans lequel chaque chanson mériterait d’être écoutée seule pour s’en imprégner et laisser aller son esprit aux douces évocations qu’elle contient. Une œuvre entière et unique, une histoire racontée, une balade en nous. Un album pareil au cheminement des pensées, des analogies, des rêveries, des « ha oui !! y avait ça aussi !! j’m’en souviens, c’était génial !! »… Un immense bonheur !!

Et puis un jour on rencontre Sylvie, cette bergère qui distille tant suavement ses histoires ou celles des autres, ces poésies du cœur. On l’écoute dans une petite salle de la FNAC lilloise. On rêve pendant la courte demi-heure passée, la voix nous envahit encore plus profondément. Les yeux pétillent de la voir. Il n’y a plus personne autour, juste ce trio avec Julien Biget et Emmanuel Pariselle, sa voix, on se prend à croire qu’elle chante juste pour nous, dans l’intimité d’une salle. Regards dévorants, sourires béats, plus rien n’existe. Alors on ose, après atterrissage, l’aborder, et rien ne change. Cette tendresse transmise dans les chansons est au fond d’elle. D’une profonde gentillesse, bonne humeur, curiosité, cette « petite dame » charme, laisse l’impression d’une gracieuse rencontre que l’on n’oublie pas. On se prend à croire aux anges, on reprend goût à ces chaleureux et sincères contacts humains qui laissent dans le cœur et le sourire une merveilleux goût de bonté et d’espoir. Et ses petits cailloux qu’elle a semés en nous nous font aimer la vie. La Bergère, Sylvie… de l’amour.

 

Guillaume Chastanet (alias Guille)

 

© Guillaume Chastanet
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Pour m'écrire : Frédéric Gerchambeau
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