La Bergère
– « Fi de l’eau »
“Bonjour, princesse... comment tu t’appelles...?!
ben, pourquoi tu pleures..?! tu sais, c’est pas très joli, de l’eau
dans les yeux d’une petite fille...”
La fillette regarde ailleurs d’un air renfrogné; près d’elle, un
garçonnet fait la tête, lui aussi... sûr que ces deux-là viennent de se
chamailler!
Dur, dur, l’apprentissage des relations humaines...
Et ce n’est que le début, tu n’en es qu’à la source...
Bientôt tu seras là, auprès de la fontaine, et puis il te faudra descendre le
long de la rivière, traverser les saisons, aux côtés de ton homme, et
jusqu’à l’hiver, et jusqu’à la mer, et jusqu’à la
fin...
“... et qu’est ce que tu feras, plus tard...?!
Le ciel s’est assombri, et quelques grosses gouttes s’écrasent sur
le sol.
La petite a relevé la tête, d’un coup, cheveux blonds et yeux clairs.
“Quand je serai grande, je serai chanteuse, on m’appellera la
bergère, maman, elle dit que je rencontrerai un petit ramoneur, et il sera pas comme
les garçons de la classe, et je saurai que c’est lui, et il
m’apportera la lune...”
La pluie tombe pour de bon à présent, et nous dégoulinons; le petit garçon est
parti en courant.
“ Tu veux pas venir t’abriter?!”
“ M’en fiche, de l’eau... j’aime mieux la
limonade...”
L’attente a été longue, le premier contact est rude.
La Bergère n’a pourtant pas changé, elle a mûri, c’est tout; on
retrouve avec le même plaisir les cordes de Julien Biget et les soufflets
d’Emmanuel Pariselle, la voix douce, claire et nasonnée de Sylvie Berger,
celle de ses deux compères qui viennent l’encadrer, et puis, dans
l’ombre, mais plus présent que jamais, le mentor à la plume d’ange,
Gabriel Yacoub.
Les premières écoutes glissent sans accrocher, dentelles musicales aux rythmes
décalés, mots improbables d’hier ou de jamais, ellipses aquatiques,
jungles polyphoniques... Les perles sont cachées, on les pressent déjà...
Ce n’est qu’à la 12è plage que l’attention se fixe enfin.
La petite fille est revenue, et cette fois tout est clair, toute
l’évidence de l’écriture au premier degré, pas de réflexion, pas
d’interprétation, une tranche de vie, tout simplement, à
l’autobiographie manifeste, sauf que... sauf que l’auteur ne
s’appelle pas Emmanuelle Parisel, mais Emmanuel Pariselle, et il excelle
une fois de plus dans l’art de l’écriture figurative, ainsi
qu’on a déjà pu le constater en écoutant sa “Nonchalante”...
mélange d’innocence et de mélancolie... qu’est devenue la
Géraldine...?!
Au fil des écoutes, les choses se précisent, les mélodies s’installent,
les thèmes se dessinent, et les perles apparaissent; chansons traditionnelles,
poésie grinçante, surréaliste ou métaphorique, fuite du temps...
Fi de l’eau, fille de l’eau, vie de l’eau...
L’eau, encore et toujours, la vie, toujours et à jamais, la fille...
La fille a grandi, la fillette rêveuse qui ignorait la pluie assume son destin
en femme volontaire, et suit vaille que vaille la ligne qu’elle
s’est tracée, une vie qu’elle voudrait pétillante et sucrée, près
des cailloux luisants, loin des herbes amères, près de celui qu’elle aime
et qui la perd parfois... La vie est une rose si belle et si cruelle, si
éphémère, surtout... courte, la vie...
Après l’été et ses chaleurs viendra l’automne, feuilles et
souvenirs dispersés par le vent; la femme a pris de l’âge, elle peine à
garder les trésors de sa vie; on l’a vue qui dansait, voilée tout à la
fois du regard des passants et de ses cheveux blancs, on la verra peut-être
marcher le long des rues tranquilles, revenir, repartir aussitôt... Sylvie,
Renée, Rosa... courte la vie de la rivière...
C’est la fin de l’automne, chanson crépusculaire, l’océan est
tout proche, au lointain jappe un chien, une fin très douce, très calme, et à
deux, si possible...
L’album s’est installé et brille de mille feux, preuve s’il
en fallait que la richesse musicale profite mieux du talent que des moyens
techniques pour servir une poésie à l’écriture éblouissante, tant dans
son inspiration que dans sa réalisation... Ainsi “(et puis) elle allait”,
joyau de bout en bout, et au-delà du bout, avec une chute à se damner, ou la
dernière strophe extraordinaire de “La rivière”, ou la quête
douloureuse de l’être aimé, inconstant, imprévisible de “Retournons
à la maison”, expression d’une vraie souffrance à venir, et de
l’apaisement nécessaire, et tant d’autres pépites dont ce disque
est rempli...
La Bergère sait aussi revenir à la source, aux sources de la musique
traditionnelle qui la berce depuis toujours; et si le trio démontre une fois de
plus sa maîtrise des polyphonies vocales dans “La limonade”, le
quatuor réinvente carrément le genre avec “Saint Jean, ou les demandes
impossibles”, taillée selon les canons du genre, que ce soit dans
l’argument, dans l’architecture, ou dans le vocabulaire
d’apothicaire, et enrichie d’une poésie surréaliste, d’une
écriture jubilatoire qui pousse la malice jusqu’à omettre de reproduire
l’intégralité du texte dans le livret afin de laisser à l’auditeur
le soin et le plaisir de découvrir lui-même la savoureuse absurdité des
demandes finales... Ségolène appréciera... sans oublier le feu d’artifice
final où se mêlent voix, guitares, accordéons et cornemuses dans une harmonie
factuelle à vous couper le souffle...
Deux courts instrumentaux ponctuent l’album, l’un sautillant,
l’autre mélancolique... La limonade a coulé à flots, mais le flacon est
presque vide... Tout a passé si vite...
Alors, pour refermer ce chef d’oeuvre, une chanson traditionnelle, mais
une vraie cette fois, Malicorne ressuscité dans ses plus beaux atours pour une
chanson marine pleine d’espoir déçu et de mélancolie, montée
instrumentale au drapé délicat vers un final somptueux, quintessence du
savoir-faire de ces musiciens-là, qui sacralise la limonade, cette eau
pétillante et sucrée dont on espère toujours qu’elle coulera le plus
longtemps possible...
La pluie a cessé, la fillette est rentrée, j’ai repris mon chemin vers la
mer...
Alain Tazartez
(alias Tryphon)
© Alain
Tazartez
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Pour m'écrire : Frédéric
Gerchambeau
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