Gabriel Yacoub
– La Roche Jagu, le 28 août 2005
C’était
en plein coeur de l’été.
Un de ces étés balbutiants où l’on espère chaque soir le soleil pour
demain, enfin...
Le spectre de la canicule qui s’était abattu sur l’Europe deux ans
auparavant ne planait plus guère sur les maisons de retraite que par la
présence de brumisateurs sur les tables de chevet et de quelques ventilateurs
rangés au bord des armoires.
Peine perdue et désert des Tartares...
J’étais venu en reconnaissance, sur le chemin de l’île Rouzic où
elle avait imaginé de m’emmener en colonie chez les fous de Bassan.
Morne route, encombrée de breaks hollandais surchargés et de camping-cars en
goguette, direction Paimpol et la pointe de l’Arcouëst,
embarquement-minute pour un coin de paradis...
A Lanvollon, j’en avais plus que marre de cette route qui ressemblait
trop à la vie ordinaire, ligne droite et sans âme où chaque coup de gomme à
effacer les camions vous met à la merci de jumelles embusquées.
A gauche toute, direction Pontrieux, petite cité de caractère, et déjà tout
bascule: le rail de bitume se change en serpentin d’asphalte, dessinant
ses méandres entre les champs de blé, descendant doucement à l’ombre des
sous-bois pour rejoindre le fleuve au fond de la vallée...
Pontrieux, place bancale à petits pavés, fleurie de jardinières, où l’on
s’arrêtera au retour, pour une part de kouing aman arrosée d’une
bolée de cidre doux...
Au bout de la place, une rue.
Au bout de la rue, un port.
Un petit port fluvial, avec des vrais bateaux, des bateaux de plaisance qui
sentent bon les vacances...
D’où qu’y viennent, où qu’y vont...?!
Regarde, y a même un train, là-bas, qui s’éloigne vers le Nord, et qui
crache un nuage de vapeur blanche et grise..
Hé ho, tu déconnes... des locomotives comme ça, on en voit plus qu’au
cinéma...
On a quitté la ville, et on roule au milieu de nulle part; de temps en temps,
un panneau nous confirme qu’on est toujours dans la bonne direction; et
puis, à droite, une pancarte un peu terne, au bout d’un chemin creusé de
nids de poules où croupissent les reliefs de l’ondée du matin:
“Domaine de la Roche Jagu”; j’y crois tellement que je
ralentis même pas... au mieux, c’est l’accès dévolu aux camions de
livraisons...
Deux kilomètres plus loin, toujours rien...
Ca devait bien être l’entrée, finalement...
Le château était superbe, effectivement, bâtisse monolithique aux murs de
granit rose, bordée d’élégantes tourelles, hérissée d’une multitude
de cheminées aux faîtes couronnés, mais ce qui attira mon attention, ce fut
d’abord ce petit carré d’herbes folles parsemé de fleurs des
champs, éclaboussures multicolores sur fond de vert mouvant, à l’ombre
bienveillante d’un chêne séculaire, évocation irrésistible des pastels
d’Erril Laugier...
Ce fut ensuite le site lui-même, surplombant le Trieux qui tire ses boucles
lentes pour se jeter dans l’océan, et les jardins, surtout, labyrinthes
de tonnelles et de terrasses bercées par le bruissement d’une eau qui
court partout, de filets en rigoles, de réservoir en étangs, tantôt vibrante et
tantôt endormie, tapie sous un linceul de verdure immobile...
Le soleil a tenu jusqu’à l’heure du repas.
Je suis revenu à la date prévue, à la fin de l’été, par une journée
radieuse comme on en connût peu, cette année là.
Nous étions arrivés en début d’après midi, et déjà l’espace
résonnait des échos de la balance.
Du bord de l’esplanade du château, on pouvait voir une grande scène métallique,
installée dans le creux d’un pré en contrebas, que nous nous empressâmes
de rejoindre en longeant les jardins.
Gilles et Yannick étaient là, réglant leurs instruments, les micros, les
retours, préparant la cuisson avec le chef
Nico affairé aux manettes.
“..Un, un, deux.... un...”, la féerie ordinaire de la balance au
soleil.
On a sortis les tomates et les sandwiches, et on les a regardé faire...
Essai de voix.
“Le dimanche au soleil, c’est une chose qu’on aura
jamais...”
Vieille complainte du bas Berry, ou humour au 2è degré ?!
C’est Yannick Hardouin qui règle le micro voix.
Le boss n’est pas là.
Il jouait en Belgique hier soir, à Soignies, avec le Didier Laloy Circus, big
bazar trad’ multiculturel et pétillant, que j’avais découvert, avec
le CD/DVD enregistré à Huy, quelques semaines auparavant.
Doit dormir au fond d’un train...
Bassiste et vielleux ont disparu... un drôle de jongleur a investi la scène...
“Je vends des histoires, des tristes, des gaies, un franc les tristes,
deux francs les gaies...” un grand type moustachu, mince et grisonnant,
est assis dans un coin, et conte, au rythme de ses cordes, tandis que les
balles fusent dans les airs... entre deux plans-séquences, il souffle dans les
tubes implantés sur la table à cordes qui repose sur ses genoux, hybride de lap
steel guitar et de flûte de Pan...
Le spectacle débute à 16h; il nous reste quarante minutes à peine pour flâner
dans les jardins...
Promenade impromptue à flanc de colline au milieu d’une végétation tour à
tour dense et aérée, avec en toile de fond un canot à moteur qui traîne un
slalomeur nautique... quelle journée superbe... mais que le temps passe vite
quand on voudrait qu’il ralentisse... la sono invite déjà les amateurs
présents sur le site à se rapprocher de la scène pour assister au spectacle,
avec en première partie “Ribamballes”, suite de contes et jeux de
balles interprétés par Michel Hindenoch et Jean Marc Hovsepian, suivi
d’un concert de Gabriel Yacoub accompagné de ses musiciens, ce concert ne
commencera que vers 18 heures, Gabriel Yacoub arrivant directement de Belgique
où il jouait hier soir, c’est dur la vie d’artiste, et son train
étant attendu à 17h30 en gare de Guingamp...
Michel Hindenoch, c’est un nom qui me dit quelque chose; je l’ai
déjà croisé lors de mes voyages virtuels en Yacoubie; il a pas collaborré à
l’aventure Malicorne, celui-là ?!
Un tour de web m’en a appris un peu plus: compagnon de Gabriel à la fin
des années 60, époque TMS,où se côtoyaient Bill Deraime, Dick Annegarn, Alain
Dubest, Pierre Bensussan et mon cousin Guéry, entre autres habitués du Centre
Américain, il était devenu une des figures incontournables du mouvement folk en
France.
Ah! ça m’revient, j’ai aussi vu ce nom sur le site, à la rubrique
“contributions” puisqu’il a prêté sa voix pour conter le
texte “Brendan et les musiques celtiques” que Gabriel a écrit
lui-même.
Des histoires de garçon intrépide, pauvre et généreux qui marche qui marche qui
marche qui marche et qui rencontre une pauvre vieille qui lui demande son aide
et lui offre en échange trois oranges pas comme les autres, qu’il ne
faudra ouvrir qu’à proximité d’une grande quantité d’une eau
si pure et transparente qu’il en boirait lui-même, mais en prenant son
temps parce que des oranges comme celles là, on en a que trois dans une vie...
Des histoires de garçon intrépide, pauvre et généreux qui se perd dans une
forêt et qui frappe à la porte d’une maison habitée par une très belle
jeune fille et par son père, l’Ogre...
Des histoires de Victor, qu’on prononce Vict’r pour aller plus
vite, et qui râle tout le temps, surtout quand il casse le soc de sa charrue
sur un tonneau magique enterré là par hasard... par hasard...?!
Une marche, deux marches, un an, dix ans, mille ans, c’est en marchant
qu’on fait les chemins...
Et pendant que les oreilles alimentent le cerveau, les yeux suivent les balles
qui sautent de main en main, de main en cou, de cou en front, et trois, et
cinq, le temps d’un pas de danse...
Ils sont partis, nous laissant allongés dans l’herbe, un sourire léger
accroché au visage, comme les enfants que nous étions redevenus, le temps de
leur présence...
Les vrais enfants, nombreux, étaient ravis, ils se sont mis à jouer et à courir
autour de leurs parents...
Public cosmopolite: jeunes couples avec ou sans enfants, grappes de seniors,
comme on dit maintenant, venus goûter le calme et la fraîcheur de
l’endroit par un beau dimanche d’été, quelques afficionados, comme
ce couple trentenaire rencontré à notre arrivée, en vacances en Bretagne pour
changer de Marseille, venus là tout exprès pour Yacoub, dont ils connaissent
tout de Malicorne à Quimper, et qui n’ont jamais pu le voir sur scène...
veinards... ça va être leur première fois...
Je crois beaucoup à l’importance de la première fois, du premier contact,
j’ai le sentiment infantile que ça conditionne souvent toute la suite...
Ma première fois, avec Gabriel, c’était “Quatre”,
c’était énorme, et je ne m’en suis jamais remis... solidité,
intelligence, déchirement assumé, Beauté, Amériques, quête d’absolu,
fuite du temps, cornemuses, trad’ sur l’eau, hommage, festivités,
profession de foi, bannières qui claquent, et se ferme la porte doucement...
humanité et luxuriance... onze ans déjà, une autre époque, une autre vie,
d’autres visages, d’autres illusions, et tant d’eau sous les
ponts...
18h03...
Ca y est, le v’là, en bas du champ, à droite, all black as usual, super à
la bourre...
Vingt secondes pour s’accorder, et c’est parti.
“Mes belles anciennes compagnes”, vielle, basse, gratte, voix, ouh
la ! Nico, y a trop de basses, elles cognent et tendent à étouffer le reste...
“Le garçon jardinier”, la vielle lui va comme un gant, les
nostalgiques doivent être aux anges...
“Désir”, décidément trop de basses, on déménage vers la gauche, on
est un peu loin, mais le son est meilleur; Gabriel demande un peu plus
d’aigus, ça va, je rêve pas...
“L’espérance est une joie au loin”, ça passe mieux comme
ça...
“La complainte du coureur de bois” seul et a capella, effet
garanti...
“Si c’était”, le fantôme de Vincent Leutreau s’en vient
titiller mon insatisfaction perpétuelle...
“Dame, petite dame”, aurons-nous les fruits rouges?!
“Chanson de fol”, superbe et sans étoiles...
“Les rues des vielles capitales”, sombres...
“Je resterai ici”, piano-voix, un délice, le meilleur moment du
concert...
“Je vois venir”, solo de Gilles Chabenat, très applaudi,
j’accroche pas, il m’a déjà fallu tellement de temps pour admettre
le violon à la place du uillean pipe, alors la vielle à la place du violon...
Le soleil descend dans notre dos, et l’ombre commence à gagner du
terrain.
Les enfants s’ennuient un peu, les seniors commencent à avoir mal aux
fesses, le pré se vide peu à peu...
Ceux qui restent ne sont pas là par hasard.
“Rêves-à-demi”, la voix de Yannick double celle de Gabriel; tiens,
c’est vrai, ça, j’avais pas fait gaffe, y a beaucoup moins de
polyphonies qu’avant...
“Carmin”, le talent de Gilles Chabenat éclate au soleil;
applaudissements nourris, c’est bien, je suis minoritaire et j’aime
autant ça...
“Pluie d’elle”, de nouveau avec Yannick Hardouin.
“Les choses les plus simples”, atterrissage en douceur, ah ben zut,
c’est déjà fini, et j’ai pas eu le temps de rentrer dedans...
Bien fait pour toi, t’avais qu’à pas prendre de notes, t’es
fan, coco, t’es pas journaliste...
Le soleil est bas, maintenant, mais il tape encore en plein dans les mirettes
des artistes qui ont oublié leurs lunettes noires.
Le public est content et les applaudissements n’en finissent pas.
Rappel: “Jour de lessive”; on en profite pour se rapprocher,
c’est nettement mieux comme ça... il est bien temps de s’en
apercevoir!
Appel à participation du public, maman, maman, je beugle plus que je ne chante,
mais ce cadeau-là est toujours somptueux...
On se lève, on applaudit encore...
2è rappel, “Le sel et le sucre”; coup d’oeil circulaire, y en
a quand même beaucoup qui connaissent les paroles... échanges de sourires...
Cette fois, c’est fini, le trio quitte la scène pour de bon.
Le noyau dur se déplace vers la droite où une petite table a été installée à la
hâte.
Le petit carton de CD se vide à toute vitesse; “Je vois venir” only
lonely, c’est une caisse qu’il aurait fallu amener!
Gabriel revient tout sourire pour les dédicaces, moment privilégié de
rencontres ou de retrouvailles...
Les marseillais sont enchantés du concert, mais un peu dépités de n’avoir
rien à faire dédicacer; ils regardent, les yeux pleins d’étoiles, celui
qui les charme depuis tant d’années, sans pouvoir franchir les 2 mètres
qui les séparent... ils s’éloignent, puis reviennent, puis repartent à nouveau...
le contact sera pour une prochaine fois...
J’ai retrouvé Etienne de Cornouaille, de retour de Tatihou, et on a
discuté du passé, du présent et de l’avenir en attendant que les derniers
curieux s’éloignent; alors seulement on est allé le rejoindre...
Le soleil a disparu derrière les arbres, mais l’air est resté très doux.
On a ramassé nos affaires, on a regardé une dernière fois le château,
l’autre rive du Trieux, on a regagné les motos pour faire les 150
kilomètres dans l’autre sens, sans pitié pour les moustiques...
L’été avait l’air d’être arrivé, finalement, en habit
d’apparat, comme pour se faire pardonner tous ses atermoiements... on
aurait peut-être une belle arrière-saison, et de nouveaux projets... Qui
sait...
Alain Tazartez
(alias Tryphon)
© Alain
Tazartez
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Pour m'écrire : Frédéric
Gerchambeau
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