Interview de Gabriel Yacoub

(Réalisée par Xavier Barre et parue dans le n°2 de Wh@ye Notes Magazine d’avril 2004)

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Evoquer Malicorne, c'est évoquer le groupe phare du folk néo-traditionnel français à sa plus belle époque. C'est raviver aussi le souvenir toujours vif de mélodies magiques et d'arrangements enchanteurs. C'est enfin, et forcément, suivre le parcours, au moins pour un temps, du fondateur de ce groupe légendaire, Gabriel Yacoub.

 


Wh@ye Notes - Tu as été le guitariste et choriste d’Alan Stivell. J’imagine que ce fut un grand moment. Peux-tu me dire comment s’est réalisée cette rencontre ?

Gabriel Yacoub - J’ai commencé à jouer avec Alan dans les années 70/71. Je l’ai connu à Paris – il était parisien à l’époque –  au  Centre  Américain qui  était un endroit exceptionnel. Il y avait  des soirées, le mardi soir, qui  s’appelaient
 « Toute la nuit ». L’idée était venue d’un certain Lionel Rochman qui avait vu cela aux E.U. dans les universités où les gens se réunissaient et jouaient très spontanément. Il avait recréé cela au Centre Américain. C’était un lieu de rencontres fascinant parce que tout le monde se côtoyait. Il y avait des professionnels et des gamins comme moi qui débutaient et on pouvait chanter. On chantait une chanson. On travaillait toute la semaine pour chanter une chanson. Mais à part ça, on rencontrait des tas de gens et beaucoup de mes amis musiciens datent de cette époque là, dont Alan. Il venait très souvent et lorsqu’il a créé son groupe, après son troisième album « Renaissance de la harpe celtique », il m’a demandé de rejoindre le groupe et je l’ai fait avec grand plaisir.

Wh@ye Notes - Et tu es resté combien de temps avec lui ?

Gabriel - Je suis resté deux ans. C’est à dire pour deux albums : « Olympia » qui est venu assez vite après qu’Alan ait formé son groupe  et « Chemin de terre » l’année suivante.                                                                

Wh@ye Notes - Ensuite tu fais un album avec Marie, «  Pierre de Grenoble » en 1973, qui est très expérimental. C’est un album de jeunesse… ?

Gabriel - Tout à fait. C’est à dire que pendant toute l’époque où j’étais avec Alan, j’étais ravi, j’étais très heureux mais j’avais un sentiment étrange. J’étais choriste, comme tu l’as souligné tout à l’heure, mais je chantais en Breton, en Gaélique, qui ne sont pas des langues que je possède et j’avais un petit décalage. Je me disais que s’il y avait une musique aussi merveilleuse en Bretagne et en Irlande, il devait bien en exister une aussi en France. Avant, je ne faisais pas de musique traditionnelle française, j’avais été attiré par la musique américaine puis par la musique anglaise ou irlandaise. J’allais beaucoup en Angleterre car il y avait des clubs où j’entendais des gens magnifiques. J’ai appris comme ça, en observant et en imitant les  musiciens que j’appréciais. J’étais  assez éloigné de la  musique traditionnelle française que je ne connaissais pas, par ignorance tout simplement. Et à partir de là, j’ai commencé à faire des recherches car j’ai pensé que ce serait bien de faire l’équivalent de ce qu’a fait Stivell, avec la musique celtique, mais avec ma culture puisque je ne suis ni Breton, ni Irlandais, ni Ecossais. Donc, j’ai fait un peu de recherche et on a décidé de faire ce disque avec Marie. J’ai fait appel aux musiciens que j’aimais avec qui j’avais travaillé, dont Dan Ar Braz qui était avec moi dans le groupe de Stivell et on a fait cet album qui a très bien marché. C’était l’époque où les disques se vendaient bien. Alors on s’est dit on va continuer l’expérience et créer un groupe et on a fait Malicorne dans la foulée. Ce disque, c’est du pré-Malicorne, cela y ressemble beaucoup. Il a été produit par Yves de Courson qui a été le producteur historique du groupe. Ce disque représente donc les prémices de Malicorne.

Wh@ye Notes - Est-ce que cela n’a pas été difficile d’imposer un groupe qui jouait avec des instruments tels que la cornemuse, la vielle, l’harmonium, le mandocelle… ?

Gabriel - On a eu à l’époque beaucoup de chance car cela a accroché tout de suite. En effet, cela n’était pas évident, ce n’était pas dans les mœurs. Je vais te donner un exemple rigolo pour le disque « Pierre de Grenoble » : dans l’émission pop club, de José Arthur, sur France Inter, il y avait toujours le disque pop de la semaine et il a choisi le titre « Le prince d’Orange » qui est une chanson du XVème siècle et qui était sur cet album. C’était à la fois une surprise et une nouveauté. L’époque faisait aussi que les gens étaient attirés vers ces choses là, vers cette curiosité culturelle, par le fait de rechercher un peu leurs racines. Ce qui a aussi expliqué le succès de Stivell en Bretagne. Donc, les gens étaient prêt et cela n’a posé aucun problème. Ceci dit, malgré le succès du groupe par la suite, c’est resté relativement marginal parce que même si on remplissait des grandes salles de concerts, même si on vendait beaucoup de disques, on ne passait jamais à la télé ou presque jamais et très peu à la radio. Ça avait un peu un côté underground, marginal.

Wh@ye Notes - Vos textes sont aussi importants que la musique et pourtant vous avez réussi à conquérir un public non francophone. C’est rare pour un groupe français. Comment peux-tu expliquer cela ?

Gabriel - Tu sais, je crois que ces musiques, que je qualifierais d’acoustiques, pour ne pas dire musiques traditionnelles et acoustiques, c’est un terme assez global, font appel à des sensibilités. Quand j’étais gamin, j’écoutais des trucs folk américain et je ne comprenais pas un mot de ce qu’ils disaient. Par contre, j’avais une fascination pour cet espèce de romantisme que cela développe, le son acoustique évidemment. Le son des premiers instruments à bourdons que j’ai entendu, je ne savais pas ce que c’était une vielle à roue et cela me rendait fou. C’est tellement fascinant une cornemuse et je pense que les gens sont sensibles à ça. C’est vrai qu’on a chanté dans beaucoup de pays où les gens ne comprenaient rien mais il y a une espèce d’émotion qui peut passer sans qu’il y ait besoin de comprendre le texte et je comprend ça. Moi même, quand j’écoute des chansons françaises, même si je suis très sensible aux textes, je vais d’abord être sensible à l’objet artistique. Les textes, ce n’est pas ce qui me touche en premier. C’est comme lorsque tu vois un tableau abstrait. Tu analyses les couleurs après, si le tableau te touches t’émeut. Après, tu vas essayer de comprendre ce que l’artiste a voulu dire mais je ne pense pas que ce soit immédiat. J’écoute beaucoup de musique dont je ne comprends pas du tout la langue et je ne pense pas que ce soit un problème.

Wh@ye Notes - Pour en revenir à Malicorne, pourquoi avoir arrêté en pleine apogée ?

Gabriel - Alors là, c’est très simple. D’ailleurs, nous n’étions pas en pleine apogée. On a ressenti au bout d’un moment une espèce de lassitude. On a vraiment eu l’impression d’avoir fait le tour de la question et d’avoir tout exploré. On se surprenait à refaire des choses que l’on avait déjà faites. Il n’y avait plus ce côté pionnier et passionnel que l’on avait avec la musique traditionnelle. On était en même temps assez orgueilleux et l’on ne voulait surtout pas se répéter ou devenir une caricature de nous même comme certains groupes qui perdurent, qui restent sans raison et qui font la même chose. C’était une époque aussi où chacun d’entre nous avait d’autres envies. A ce moment là, j’ai souhaité écrire. Laurent Vercambre qui était le violoniste avait déjà ce projet de « Confrérie des fous » qu‘est devenu le quatuor par la suite. Marie avait envie d’arrêter, d’arrêter de tourner, de voyager. Donc,  tout  cela  faisait  que continuer le groupe aurait été incompatible, à moins de le faire de force et on avait aucune envie de le faire de force. Donc, on a arrêté. On a éprouvé cette lassitude mais le public à l’époque, lui aussi, éprouvait cela. Disons que la grosse vague folk, musique traditionnelle, qui avait explosé au début des années 1970 commençait à se fatiguer un petit peu. Notre lassitude existait et peut-être que l’on a  anticipé celle du public mais deux ans après on n’écoutait plus de musique folk. C’est à dire que le public lui  aussi s’est lassé. Donc, tu vois,  c’était pas l’apogée de ce mouvement. Ça allait aussi avec tout ce mouvement d’idée un peu écolo, retour à la nature, retour à ses racines. Et tout ça s’est un peu dilué, donc cette musique étant un peu le drapeau de ce courant de penser, le drapeau s’est liquéfié autant que le courant lui-même.

Wh@ye Notes -  Après, il y a eu un album trad.

Gabriel - C’est pas après en fait, c’est pendant Malicorne. Ce qui s’est passé, comme je te le disais tout à l’heure, c’est que Malicorne marchait très très bien. On faisait des gros concerts avec beaucoup de monde et pas mal d’argent. Ce qui voulait dire que, d’une manière assez paradoxale, plus un groupe marchait bien, moins il tournait parce que l’on faisait un disque par an et une tournée par an et après on ne faisait plus rien pendant toute l’année. Moi, ce qui me manquait un peu, c’était justement les petits clubs, les trucs de mes débuts, aussi bien en France qu’à l’étranger. C’est à ce moment là que j’ai commencé à beaucoup tourner à l’étranger et ça je ne pouvais le faire que seul car je n’avais pas évidemment les budgets pour   faire  cela   avec  un  groupe.  J’ai  donc  pris  ma  guitare  sur  le dos et j’ai commencé à  tourner dans les petits clubs partout en Europe, aux E.U. et c’était pendant Malicorne. Plutôt que de rester à la maison à ne rien glander pendant six ou sept mois, moi je faisais des tournées, je faisais des rencontres, je commençais à  écrire parce que je ne faisais pas du Malicorne. J’avais monté un répertoire de chansons trad qui auraient pu aller chez Malicorne mais c’était des petits choix à moi et j’ai fait un album pour avoir un objet, pour concrétiser ça, pour le vendre à la fin du concert. Donc, tu vois c’était plus un disque fonctionnel qu’un projet de carrière solo.

Wh@ye  Notes  –  Ce n’était donc pas un disque de transition ?

 

Gabriel - Non, c’était en même temps. C’était les deux en même temps. Avec Malicorne il y avait le gros bazar, les grosses scènes de 2000 personnes et moi j’ai joué devant 50 personnes dans les petits clubs avec ma guitare et j’étais super content. Je faisais les deux parallèlement, c’était en 1978, sans penser à une carrière solo et je ne pensais pas du tout à la fin de Malicorne, c’était parallèle, complémentaire.

Wh@ye Notes - Ensuite, il y a eu « Elementary level of faith ».

Gabriel - Ah oui, alors ça c’est particulier car ce n’était pas du tout prévu. En fait, on a arrêté Malicorne en 1981 avec cet album  « Balançoire en feu ». On a décidé cela avec tous les musiciens du groupe, de manière très très sereine et très réfléchie. J’ai commencé à écrire en 1986. J’avais mes chansons qu’enfin je laissais sortir après une période d’apprentissage et là j’ai cherché une maison de disques pour faire cet album qui était censé être un album solo, enfin sous mon nom du moins. Et la maison de disques, Celluloïd, a réussi à nous convaincre d’appeler cela Malicorne et non Gabriel Yacoub pour des raisons bassement commerciales en pensant qu’on en vendrait plus alors que ce n’était pas du tout Malicorne puisque c’était mes chansons. C’était un nouveau truc et ça n’avait rien à voir avec Malicorne. C’était même une escroquerie mais il a quand même réussi à nous convaincre. J’ai oublié comment, mais il a réussi. On s’est donc retrouvés dans une situation paradoxale où c’était mes propres chansons mais cela s’appelait Malicorne et je me suis dit que si on faisait ça, je ne concevais pas de faire cela sans Marie. Alors, je lui ai demandé si elle voulait intervenir sur le disque. Elle a accepté, par amitié, parce que cela me faisait plaisir mais en me disant qu’elle ne tournerait pas. Alors, du coup, je me suis retrouvé à écrire des chansons exprès pour elle et j’avais deux fois plus de chansons qu’il en fallait pour un album et j’ai sorti cet album. En fait, c’étaient les mêmes chansons que j’ai triées. Tout ce qui était un peu plus épique est passé, entre guillemets, chez Malicorne et le reste, les chansons plus intimes, il y a une chanson sur ma fille qui venait de naître, est passé sur « Elementary level of faith ». Mais ce disque n’aurait peut-être jamais existé si l’autre s’était appelé Yacoub et c’était une sorte de remise au point. Je ne renie pas du tout cet album « Les cathédrales de l’industrie » mais ce n’était pas destiné à s’appeler Malicorne et ça n’a pas servi la maison de disques Celluloïd car on n’a pas vendu plus pour autant et beaucoup de fans qui suivaient Malicorne ont été vachement déçus parce qu’ils n’y trouvaient pas leur compte. Il y avait des arrangements un peu rock’n’roll, c’était pas du Malicorne, c’était une mini-escroquerie. Il y en a qui l’ont aimé heureusement mais il y en a beaucoup qui ne comprenaient plus rien. Pourquoi revenir au bout de cinq ans pour faire un truc qui n’a rien à voir ? C’était grotesque.

Wh@ye Notes – Peux-tu me parler de ta rencontre avec Stephan Eicher ?

Gabriel - Stephan, je le connais depuis bien longtemps et c’est un fan de la première heure. On s’est toujours dit qu’il fallait qu’on fasse un truc ensemble mais ce sont souvent des choses que l’on dit et qu’on ne fait jamais. Alors, à l’époque de « Babel », je venais d’écrire cette chanson « L’eau, le feu et toi » et je ne sais pas pourquoi l’idée de Stephan s’est imposée, parce que musicalement c’était peut-être pas très éloigné de sa sensibilité et il m’a dit oui tout de suite.

Wh@ye Notes - Si je te dis Supertramp, qu’est-ce que tu me réponds ?

Gabriel - Ce n’est pas une question ! J’ai pris beaucoup de plaisir à jouer avec Roger Hodgson, on a fait un duo « Dans la même lumière ». C’était un bonheur total. C’est un chanteur que j’admire, que je trouve prodigieux et qui m’impressionne énormément. Alors, le jour où on a pu faire ce duo bilingue français-anglais c’était un plaisir total. J’en garde un souvenir ému. C’était assez magique. C’est la seule raison qui m’empêche de regretter d’avoir participé à ce projet « Excalibur » qui, par ailleurs, ne me plait pas du tout. Je n’aimais pas du tout la conception de ce truc là mais le fait de jouer avec mes vieux amis comme Dan Ar Braz, Fairport Convention et de chanter avec Hodgson m’a évidemment converti !

Wh@ye Notes - Pas du tout pour le projet ?

Gabriel - Non le projet en soi je ne le trouvais pas très intéressant.

Wh@ye Notes - Bien, le prochain album, on l’attend avec impatience.

Gabriel - Il va bientôt sortir. C’est un double, enregistré en public. On l’a enregistré à Quimper au mois de janvier de l’année dernière. J’avais la chance et les moyens techniques et financiers d’avoir dix musiciens et chanteurs avec moi.
Donc, on a fait deux concerts et on les a enregistrés dans de bonnes conditions pour faire un album qui va sortir au mois d’avril et qui s’appelle « Je vois venir… »

Wh@ye Notes - Peux-tu me parler de tes concerts qui sont souvent des spectacles comme celui de ce soir où vous jouez en alternance avec La Bergère ?

Gabriel - Oui, on tourne dans une formule relativement réduite puisque c’est un trio depuis six, sept ans. Après avoir tourné avec des groupes où on était jusqu’à sept sur scène, ce qui était très lourd et très difficile, j’avais envie de revenir à un truc plus simple avec des arrangements assez sophistiqués mais très simples avec beaucoup d’espace et moins d’énergie en terme de volume dans les arrangements comme basse / batterie par exemple. J’avais envie d’arrêter cela. On a donc une formule avec Yannick Hardouin qui joue de la basse acoustique et du piano et qui chante, Vincent Leutreau qui joue du violon et qui chante et moi même à la guitare et au chant. Et de cela, je suis très content parce que la formule permet beaucoup de choses et est à la fois très souple et très complète. On peut faire beaucoup de choses comme ça. Alors ce soir c’est particulier parce qu’on est avec La Bergère qui est également un trio : Sylvie Berger, Julien Biget et Emmanuel Pariselle et comme c’est la famille, les amis, on mélange les deux trios. Donc, on va faire un spectacle commun. On sera tous sur scène mais on se partage le spectacle un peu sous la forme d’une espèce de veillée. En fait, chacun va intervenir sur les morceaux des autres, enfin il y a des échanges, des interactions d’un trio à l’autre

Wh@ye Notes - Je pense que ce sera intéressant…

Gabriel - J’y compte bien … Maintenant, ce sont des rencontres et des choses un peu insolites puisque l’on n’a pas l’habitude et que l’on va le faire avec énormément de plaisir.

Propos recueillis par Xavier Barre

 

 

© Wh@ye Notes Magazine – Xavier Barre
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Pour m'écrire : Frédéric Gerchambeau
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