Maluzerne en
concert à Gagny - 9 avril 2005

Au Théâtre Municipal André Malraux
de Gagny, la soirée s'annonce longue, festive et surtout exceptionnelle. Car,
en effet, outre le fait que Sylvie Berger et Gabriel Yacoub viendront chanter tout
à l'heure, ce n'est pas tous les soirs qu'on revoit jouer sur une scène un
groupe folk/trad qui n'a pas refait l'ombre d'un concert depuis 22 ans. Et je
ne parle pas de n'importe quel groupe. Je parle de Maluzerne, l'un des
meilleurs de ces groupes talentueux, sympathiques et maintenant mythiques qui
ont ancrés leurs mélodies, leurs arrangements et leur style dans l'âme de tous
ceux et toutes celles qui ont suivi avec gourmandise et passion la grande
aventure du mouvement folk/trad dans les années 1970/1980. Bref, Maluzerne,
c'est 7 ans d'existence et 3 albums qui ont marqué toute une génération.
En ces temps où la musique est désormais formatée selon des critères
publicitaires et où les chanteurs et chanteuses sont recrutés sur leur physique
plus que d'après leur technique vocale, assister à la reformation, même pour un
soir, d'un groupe tel que Maluzerne tenait du miracle. Mais il faut croire
qu'une telle chose existe puisque le groupe sera là, devant nous, dans quelques
minutes à peine, à nouveau réuni et prêt à nous enchanter comme à ses meilleurs
jours passés et comme peu de groupes savent à présent le faire.

21h12. La salle s'éteint. Des cloches d'église de village sonnent. Et quand le
rideau s'ouvre, Bernard Dimet, Michel Le Cam, François Saddi et Jacques
Blackstone sont à leur instrument, vaillants et souriants, comme avant.
Leur première chanson sera, c'était presque obligatoire, "Nous sommes
venus vous voir". Si l'ouverture, a cappella, en est joyeuse et
conviviale, la chanson elle-même, tout en étant très belle, est triste à
pleurer. Merveilleux début pour un concert et surtout façon très intelligente
de la part de Maluzerne d'installer dès l'abord de ce concert son style tout en
sensibilité et en joliesse. Merveilleux aussi de se rendre compte que Michel Le
Cam chante ce morceau exactement tel que si nous étions vingt ans en arrière et
que le reste du groupe reproduit également à l'identique sur scène des
arrangements composés et joués deux décennies plus tôt. Les paroles de la
chanson flottent sur un tapis d'orgue d'église sur lequel guitare et flûte
tissent leurs harmonies. C'est tout simplement fabuleux.
La seconde chanson sera "La caille", suivie bien évidemment, comme
sur son album d'origine, de la "Bourrée Larousse". Le climat est bien
plus vif et cadencé que précédemment, sentant bon aussi le terroir, la
nature et les petits villages d'antan. C'est d'ailleurs assez drôle, malgré
l'atmosphère ancienne et rurale, suggérée par ce morceau de se rappeler que
nous sommes bien à seulement quelques stations de RER de Paris, au XXIème
siècle et que le groupe qui officie devant nous est fait de purs banlieusards
et non de musiciens-paysans du Bas-Berry. Michel Le Cam est à son violon tandis
que Bernard Dimet s'affaire sur l'une des deux vielles présentes sur la scène.
François Saddi n'est pas en reste à la flûte. Moment de joie musicale donné
d'abord avec le coeur pour réjouir l'âme et faire danser l'esprit.

Le morceau suivant nous vient du troisième et malheureusement dernier album de
Maluzerne. Il s'agit de "La fille de Nantes", précédant comme sur le
disque "La gigue à Jeanne". C'est l'occasion pour le groupe de
montrer toute sa maîtrise des harmonies vocales avant de partir dans un
instrumental de très haute volée où se mêlent guitare, vielle et violon.
Toutes les chansons que chante Maluzerne ne sont pas forcément issues de la
tradition. En témoigne le titre qui suit, "La fille, le cheval et la
rose" composé en partie par Jacques Blackstone. Néanmoins - quand on est
un musicien folk/trad on ne se refait pas - la chanson exhale au son d'une
flûte, d'une guitare et d'une vielle de délicieux parfums troubadouresques,
mélangés de surcroît à une bonne pincée d'humour surréaliste.
Voici maintenant venir "La femme du roulier", chanson fort allante,
certes, mais dont les paroles sont d'un réalisme cruel. Le violon de Michel Le
Cam s'y donne à pleine mesure, accompagné au plus près par deux vielles au
coude à coude et par une flûte dans tous ses états. Ce titre sera suivi de
"Flamande allemande", chanson venue de Normandie comme son titre ne
l'indique pas et nouveau morceau de bravoure vocale, entièrement a cappella, de
la part de Maluzerne.

Nous sommes à
présent en Bretagne - d'ailleurs des cris de mouettes et des cornes de bateau
nous le confirment – pour une "Suite des montagnes" composée
d'une gavotte, d'un tamm kreiz et d'une autre gavotte. Et pour mieux nous faire
sentir encore, sans bouger de la région parisienne, que nous sommes au pays des
korrigans et des menhirs, un groupe mixte de danse bretonne s'ingénie à faire
résonner ses sabots sur le plancher de la scène et par dessus un violon, une
flûte, une guitare et une vielle. Des "Lalalalalélo" chantés à gorge
déployée ne tarderont pas à se joindre à la fête.
Après la
Normandie et plus loin que la Bretagne, qu'y a-t-il en direction de l'Ouest ?
Le Québec, pardi ! Et nous y voici donc pour un "Mon coeur est en
âge" de toute beauté. C'est l'occasion de rappeler que la Belle Province a
été, de par son histoire, un formidable lieu de conservation des chansons
issues des traditions de nos régions et que sans elle, on aurait perdu toute
trace de très nombreux chants anciens. Après un début a cappella, la chanson
s'installera sur un lit émouvant de guitares, de vielles et d'orgue. Une pure
splendeur.
Le canevas de la chanson suivante est un classique. Un soldat part à la guerre
et quand il revient trouve sa femme, qui le croyait mort, fraîchement remariée.
Ce qui n'est pas, on s'en doute, sans entraîner quelques complications. C'est
le thème de "Seconde noce", un chant qui nous vient, encore une fois,
du Québec. Pour l'occasion, Jacques Blackstone y jouera de l'accordéon. Cette
chanson sera suivie de "Voici la Saint-Jean", un titre jamais encore
interprété par Maluzerne sur une scène et nouvelle preuve, encore une fois
entièrement a cappella, de l'excellente technique vocale du groupe.

Vient maintenant
une suite de bourrées intitulées respectivement "La pierre noire",
"Le boiteux" et "La rude". La première a été composée par
le piano de Jacques, la seconde sur le violon de Michel, seule la troisième
étant issue de la tradition. C'est incroyable ce que le tout ressemble à une
vraie suite de danses directement sorties de la plus flamboyante Renaissance.
La flûte virtuose et virevoltante de François Saddi y est certainement pour
beaucoup.
Il est 22h05. Bernard Dimet annonce - déjà ! - le dernier morceau de ce concert
exceptionnel (dans tous les sens du terme) de Maluzerne. Ce sera "En
passant par les épinettes", un chant à répondre venu, soit dit en passant,
justement, et encore une fois, du... Québec. La gaîté de cette chanson nous
empêchera d'être trop tristes de voir le groupe quitter si rapidement la scène.
François y troquera sa flûte contre une paire de cuillères trépidantes et
Jacques son piano contre une superbe basse électrique.
Voilà, il est 22h08. Bernard, Michel, François et Jacques saluent le public et
disparaissent dans les coulisses. Toute la salle bat des mains tout en
demandant bruyamment quelques chansons de plus.
Le groupe ne se fait pas trop prier pour revenir sur scène. Mais que va-t-il
nous jouer à présent ?
Réponse : les 4 lignes de textes de "Dans les fermes, dans les
tavernes". Que, ne reculant devant rien dans mon oeuvre de chroniciste, je
vous livre intégralement sans tarder :
"Dans les fermes, dans les tavernes
On vient chanter, on s'appelle Maluzerne
De Dunkerque à Tamanrasset
On fait danser la gigouillette."
Soit une chanson d'une minute au grand total, introduction à l'harmonica
comprise.
Etait-ce là un rappel en forme de gag ?
Rions de bon coeur alors car le groupe enchaîne tout de suite avec "Le
branle de la mariée", un joli et joyeux chant de noces où s'emportent
vielles, violon et basse électrique.
Pleurons aussi, car cette fois, c'est vraiment fini. Maluzerne quitte la scène
sous les applaudissements après une heure, soixante minutes ni plus ni moins,
de concert.
Que dis-je, une heure de concert ?
Je devrais dire une heure de pur bonheur musical, varié et merveilleusement
chanté et joué.
Merci à eux. Ce sera inoubliable.
© Frédéric
Gerchambeau
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