Maluzerne se
reforme pour un soir
Au Théâtre
Municipal André Malraux de Gagny, dans les environs de Paris, la soirée du 9
avril prochain promet d'être grandiose du fait de deux concerts d'exception.
L'un sera celui de Gabriel Yacoub associé, c'est habituel désormais, à Sylvie
Berger. Comme toujours, chacune de leurs chansons sera autant d'instant
précieux et raffiné.
L'autre concert sera celui de Maluzerne. Un événement puisque le groupe se
reformera à l'occasion de cette soirée unique.
Maluzerne, c'est un peu l'histoire d'un météore de la chanson folk/trad
française. A peine 7 ans d'existence et trois albums de toute beauté,
maintenant très difficiles à trouver. Mais comme tous les météores, ce n'est
pas leur durée qui compte mais l'intensité de leur éclat. Et chez Maluzerne, ce
ne fut surtout pas l'éclat, l'intelligence et le panache qui manqua. Car dans
le même temps où Malicorne (avec Gabriel Yacoub à sa tête justement) amorçait
un courageux mais périlleux virage vers des thèmes et des airs plus modernes,
Maluzerne imposait à son tour et à sa manière une chanson traditionnelle
revisitée de la plus haute qualité.
Puisque le groupe se reformera bientôt pour un soir, je me propose ici de vous
apporter quelque lumière sur ce groupe très fin originaire non pas du Berry ou
du Poitou comme on pourrait d'abord le penser, mais plus étonnamment des
contrées très urbaines de la Seine-St Denis.
Un bon groupe, c'est un ensemble de personnes douées, et un grand groupe, c'est
la rencontre miraculeuse de musiciens hors pairs. Maluzerne n'échappera à cette
règle d'or. Car quand un Michel Le Cam, violoniste et chanteur brillant,
s'associe à un Bernard Dimet, qui fabrique lui-même ses veilles à roue, lié à
un Manuel Murcia, diatoniste et flûtiste accompli, allié d'un Jacques
Blackstone, claviériste remarquable et diatoniste également, cela ne peut
donner qu'un groupe solidement bâti sur des talents très sûrs.
Le premier album de Maluzerne, sorti en 1979 et entièrement auto-produit (comme
les deux suivants d'ailleurs) s'intitula tout simplement "Chants et
musiques à danser". Celui-ci parut d'abord à un millier d'exemplaires
(tous rapidement vendus) doté d'une pochette pour le moins surprenante (et
désormais ultra-collector). Un musicien y joue paisiblement au milieu d'un
paysage de cauchemar ou de fin du monde. Pourtant le contenu de l'album était
plutôt de nature à illuminer de plaisir et de beauté l'âme de n'importe quel
auditeur. Je n'en choisirai pour preuve que "Les trois soeurs" et son
refrain imparable : "Saluons d'ici, saluons d'ilà, Saluons mars que voilà,
Dans le jardin l'oiseau chantait, Sommes trois soeurs à marier". Mais je
pourrais citer aussi le prenant "Prends garde au loup" ou le superbe
"L'alouette". Bref, ce premier opus fut déjà un coup de maître en
matière de mélodies sublimes et profondément traditionnelles. L'album
reparaîtra plus tard avec une pochette nettement plus sobre, mais néanmoins
fort réussie, représentant des villageois, sur une étrange colline, dansant
près d'une énigmatique ferme-château fort.
S'ensuivit une mémorable tournée au Québec. Disons-le tout net, les québécois
ont du folklore à revendre et n'entendent a priori pas recevoir de leçons dans
ce domaine de la part des "maudits français de France". Ce fut donc
de haute lutte, mais aussi en toute joliesse, que Maluzerne parvint à faire
tendre l'oreille à des québécois d'abord hostiles puis rapidement charmés par
les mélopées enchanteresses du groupe. Ils s'y employèrent même si bien qu'ils
finirent par jouer devant 3500 personnes lors d'un des principaux festivals
d'été de la Belle Province.
Gonflés à bloc et plongeant une nouvelle fois avec art et perspicacité dans le
répertoire traditionnel, Maluzerne livra en 1981 son second et merveilleux
opus, "Nous sommes venus vous voir". Il n'est que d'écouter le titre
qui ouvre à la fois cet album tout en donnant son nom pour apprécier la
nouvelle force d'âme de ce groupe maintenant pleinement confiant et conscient
des possibilités qu'il a encore à faire germer. L'orgue, dans ce qu'il a de
plus émouvant, y côtoie les paroles les plus touchantes. C'est tout simplement
beau à pleurer. Mais on pourrait aussi facilement citer comme autres splendeurs
traditionnelles"Je voudrais bien m'y marier", "Le roi
Louis", "Le romarin" ou encore le "Branle de la
mariée". Toutefois, d'autres chansons, plus fraîchement composées
celles-ci, comme le médiévalisant "La fille, le cheval et la rose" ou
la cocasse "Crème de marron" donne une agréable touche de variété à
ce second album.
"Dans les fermes, dans les tavernes", le troisième et dernier opus de
Maluzerne, sorti en 1983, n'en fut cependant pas le moindre. Au contraire même,
et des titres comme le très allant "Joli bois" ou le fort poignant
"Mon coeur est en âge" suffisent amplement à le démontrer. Et
pourraient encore aisément s'ajouter à la démonstration "Tous les
souliers", "Labouré" ou encore "J'ai fait une
maîtresse". Mais l'épopée musicale qui avait porté aux nues des groupes
tels que Malicorne, La bamboche ou Mélusine s'achevait. Et donc l'époque de
Maluzerne aussi, déjà.
Tout à fait ? Non, car en 1998 Maluzerne eut l'excellente initiative de
faire sortir chez Chant du Monde-Harmonia Mundi un cd regroupant un florilège
de leurs trois albums vinyles, ceux-ci n'ayant jamais été réédités sous forme
de cd. Cela s'appela "Maluzerne, le folk qui chante et qui danse", la
pochette de ce cd reprenant d'ailleurs purement et simplement celle de
"Dans les fermes, dans les tavernes". Autant dire que ce bouquet de
24 titres réédités sur support digital fit chaud au coeur de tous les fans du
groupe et contribua grandement à lui en attirer d'autres. Cependant ce fut
depuis un long et morne silence de la part de Maluzerne. Il faut dire que les
récentes tendances musicales et les nouvelles stratégies marketing outrancières
de l'industrie du disque ne pouvaient certainement pas aider à la continuation
de l'aventure du groupe. C'est pourquoi revoir Maluzerne se reformer, même pour
un seul soir le 9 avril prochain, tient à la fois du miracle en ce qui les
concerne et de la nécessaire urgence d'assister à cette reformation pour ce qui
est de notre part, et ceci pour notre plus grand bonheur.

© Frédéric
Gerchambeau
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