« De la
nature des choses »
Après sept ans
de patience, « De la nature des choses », le nouvel album de Gabriel Yacoub,
comble notre attente d'un beau plein d'émotion et de sérénité. L'émotion et la
sérénité, c'est l'alchimie durable de ce CD que je ne me lasse pas de
découvrir, c'est ce que je ressens aussi après le concert au Café de la Danse,
qui présentait pour la première fois l'album en live.
Avant le concert... tant de temps qu'on y pense... les semaines s'étirent...
les jours, puis les heures, deviennent fébriles... et s'accélèrent enfin !
Plaisir de retrouver ou découvrir les amis qu'on attendait, et même la surprise
de celui qu'on n'attendait pas : presque tous viennent de loin, ont convergé
vers la capitale, pour cette heureuse rencontre où l'on met ou remet un visage
réel, sourire, voix, sur un prénom et des échanges internautes... Quel bonheur,
voici Hélène, Alain, Fanny et Pascal, (joie des retrouvailles), Guille (enfin
on se voit !), Tryphon (venu quand même, ça alors !), où est Nancy, la voilà,
(youpi !), avec JB !
Rendez-vous rue de Lappe, le quartier est plein de vie, de mémoire et
d'artistes, on déambule, on traîne un peu... On a soif, on avise un bar à
tapas, va pour un verre et quelques en-cas ! tout en causant musique, et en
surveillant l'heure du coin de l'oeil : la salle est à deux pas, s'agirait pas
qu'on soit en retard... Arrivent Jean-Paul, et les filles de Tryphon : la
troupe s'étoffe et s'en réjouit.
A l'entrée de la salle, on retrouve « la famille » : Clément et Bastien Lucas,
Julien Biget, Sylvie (notre chère Bergère), Marie (de Malicorne) : ambiance
fervente et émue. On entre dans la salle et on s'installe, difficile de se
caser tous ensemble alors on se répartit ça et là comme on peut, à peine plus
loin que le bout du bras... sourires et regards complices. La salle est pleine,
les derniers s'assoient sur les marches ou devant... Et puis le noir se fait,
et la scène s'éclaire ; les musiciens entrent, et Gabriel, magnifique.
Dès les premières mesures, je sais que « tout est là » : tout le bonheur du
monde, ou celui que peut contenir mon coeur en tout cas ! Cette chanson, depuis
la première écoute, c'est en moi une grande bouffée d'air, le ciel qui
s'éclaire, un chemin qui s'ouvre... enfin ça fait de la place dans ma tête ! Qui
a dit que l'univers de Gabriel était triste ? Je ne l'ai jamais trouvé... c'est
toujours éclairé d'espoir, ça rend heureux. Question de style, de comment dire
les choses. Même la nostalgie est apprivoisée. Celle du passé par exemple, dans
cette autre chanson : « souvenirs bavards, souvenirs buvards » : j'adore la
formule ! Bien sûr les souvenirs nous parlent, et nous absorbent : mais
l'écrire comme ça, et en faire un texte pareil, c'est génial. Et toujours avec
une certaine philosophie, une espérance au présent. Cet album s'appelle « De la
nature des choses », il aurait pu avoir un titre évoquant le temps, fil rouge
de la plupart des textes, des « souvenirs oubliés » à ceux de l'enfance, vifs
et précis : « Un des deux en l'air, l'autre pied dans la porte, ce qui restera
de tout ce qu'on emporte : le goût du plomb, mine de crayons, le chocolat chaud
à cinq heures... » C'est fou ce que cette chanson me touche (ah, ces trois
notes qui hésitent sur le clavier, comme entre deux portes)... Ou cette
réflexion encore sur le temps qui passe, combien il nous échappe, nous file
entre les doigts, comme dans « Le nom des oiseaux »: « je me suis laissé
prendre, le temps a a fait un peu ce qu'il veut quand il veut... ». Ce sont les
regrets de ce qu'on a pas fait, pâles regrets qui n'en sont pas vraiment, qu'on
accepte avec « patience nécessaire », et une vague envie-promesse de le faire
un jour... « J'apprendrai le nom des oiseaux », moi aussi, ou des fleurs ou des
arbres, j'aimerais... dans une autre vie avoir le temps, il y a tant à
découvrir, il faudrait vivre mille vies !
En attendant, dans celle-ci, le chemin s'affirme : l'artiste l'a-t-il décidé,
ou bien juste compris et accepté ? « Un jour je me suis fait poète... je n'ai
pas vraiment eu le choix... » Quel bonheur pour nous, tes « petits bouts
d'histoires claires effilochés à tous les vents » !
Album essentiel, fruit mûri par les ans et la réflexion, « De la nature des
choses » fait la part belle à l'introspection, mais pas seulement : Gabriel est
tourné vers les autres et les rencontres, fugaces ou dans la durée. A « la
belle Anversoise » ou au « Café de la fin du monde », on se pose ou l'on se
repose, solitaire mais réchauffé d'un regard croisé, ou entouré d'une joyeuse
bande pour partager verres et musique, débats rires et délires... Et cela me
parle, m'évoque cette soirée et bien d'autres, le sel et le sucre sur la
table...
Gabriel n'est pas ce qu'on appelle habituellement un artiste engagé, dont les
chansons font des slogans, manifestes ou hymnes de ralliement. Cela ne
l'empêche pas d'être profondément impliqué dans la société, d'avoir et de dire
son regard de manière plus ou moins évidente, à sa façon toujours poétique,
douce et fervente. Mais cette fois, avec « Il aurait dû », et « Le bois mort »,
sans un brin de colère dans l'expression, on sent la réflexion sûre et sans
concessions, l'envie de dénoncer résolument : la bêtise et les dégâts de la
guerre d'intérêt déguisée en ingérence, l'injustice et la cruauté de
l'exclusion sociale... On ne peut rester indifférent. L'espoir, je veux y
croire aussi, viendra de « l'étincelle qui fait jaillir la flamme du fagot de
bois mort », ou des « rejets possibles qui viennent après l'hiver / sur les
bouts de bois mort... »
La flamme-espoir est aussi le feu qui détruit : pour y avoir laissé leur maison
Gabriel et sa bergère le savent... Mais il peut être porteur d'amour : « le feu
nous a mariés d’un lien plus épais / qu’aucune république
n’aurait pu le tisser ». Cet effet inattendu, cette capacité à se
relever, dépasser et donner du sens à ce qui semblait ne pas en avoir, révèle
une bonne dose de détachement matériel, de sagesse, de sérénité et de confiance
en la vie, qui me touchent infiniment.
Pour dire la solidité et la stabilité de l'amour, son mystère et sa fragilité,
une autre chanson reprend le symbole de la flamme, celle de « la bougie », en
une poésie d'une simplicité subtile, qui tend au sacré. Gabriel m'en a fait
prendre conscience il y a longtemps, il nous rappelle une fois encore, à
petites touches, le besoin de spiritualité profondément ancré chez l'être
humain, même s'il est athée qu'importe.
Certains êtres le vivent plus consciemment que d'autres, comme l'évoque ce joli
portrait, « Elle disait ». Réel ou imaginaire, l'artiste en garde le secret et
nous laisse en rêver, à mots choisis et un peu hermétiques qu'il s'est amusé à
ressortir du grenier de la désuétude :
« elle prodiguait patiemment des sentences parégoriques
ou de simples mots lénifiants des vulnéraires et des cantiques... »
Fée ou bergère, soeur ou amie, n'a-t-on pas chacun dans ses proches une petite
lumière faite de sourire, de simplicité, de magie, dont le contact nous éclaire
jusqu'au dedans ? Touchée au coeur, j'en connais mais n'en dirai rien...
Last but not least, « Avant que de partir » : grosse émotion sur cette chanson
que Gabriel présente comme « faussement triste, ne vous y trompez pas »... Bien
sûr j'y entends la sérénité de l'acceptation consciente de la mort ; je
comprends et peux en partager la philosophie. Mais cette chanson et cette idée
me remuent complètement, car d'une part j'ai encore du chemin à faire et n'ai
pas, pour moi-même et mes proches, atteint cette maturité, et d'autre part, en
clôturant l'album et à nouveau le concert, cette chanson, avec tout ce qui la
précède, me fait trop penser à un adieu, à une chanson ultime, et l'idée me
glace d'effroi : Gabriel, nom de dieu, t'es peut-être prêt, tu t'y vois, mais
pas nous ! on ne t'y voit pas !
Heureusement, chez moi l'album reboucle sur « tout est là »... et le concert
n'est pas de reste : lors des incontournables rappels, Gabriel affirme en le
chantant « Je resterai ici » ! et puis il nous redit pour notre bonheur les
mots qu'on voulait entendre : « les choses les plus simples »... Et comme on
est entre amis, ou presque, il fera quelques essentielles aussi : « Pluie
d'elle », « Ami âme amen », et « Pierre de Grenoble », remonté des origines...
Et les indispensables joyaux, les instrumentaux de Gilles Chabenat, le
flamboyant « Carmin », frissons garantis, et le nouveau « Héron » qui dit les
horizons clairs et les landes de bruyère, les étangs qu'il contemple, « un des
deux en l'air », ou de haut en s'envolant...
Car de tout cela je n'ai presque parlé que des paroles, il y aurait à dire
aussi sur les musiques, mélodies ciselées, styles variés et effets raffinés,
Pascal trouve que ça part dans tous les sens, je dis tant mieux, Gabriel ne se
refuse rien, pourquoi se limiter alors que la palette est si vaste ? La voix de
Gabriel est un instrument fascinant, ce qu'apporte Yannick est énorme, Gilles
évidemment aussi, le quatuor de cuivres et les choeurs (dont la voix de Killian
Arzel) un pur bonheur... Mais il est tard pour ce soir, et je ne dirai « rien
de ce que je ne pourrai pas comprendre »...
Bien sûr je prends le risque de réduire et simplifier, taillader, oublier,
figer l'instant dans ce que m'évoquent ces chansons, car je suis loin d'en
avoir fait le tour... et heureusement : je n'en ai pas encore épuisé le
mystère, c'est une écoute à étapes, à étages, enfin à plusieurs niveaux...
Elles nous disent quelque chose de leur auteur et bien peu, c'est un échange,
un jeu, où la compréhension n'est pas la seule clef ; elles font écho à nos
ressentis et révèlent des sentiments enfouis, ou en feront naître...
Qui a dit que la poésie de Gabriel « parle à l'âme » ? Je m'y retrouve bien,
oui.
© Catherine
Ginefri-Poret
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Pour m'écrire : Frédéric
Gerchambeau
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