DLNDC, ou les nourritures terrestres

 

J’ai fait comme ça. Je lui ai dit “Je vais te faire écouter un truc”, et j’ai mis “La bougie”. Et là, dans l’espace de la salle, ça a été évident: la pureté du piano, la chaleur de la voix, les touches de guitare éthérées, le petit cocon vacillant, la bougie, ange gardien de toutes nos âmes, la sienne d’abord, la nôtre ensuite; je l’avais repérée tout de suite, “La bougie”, petite pièce Debussy d’espoir et de mélancolie, au texte bien trop confiné pour qu’on puisse tout de suite s’y accrocher; je savais que j’y viendrais après, après la déferlante. Et là, c’était évident. On s’est regardés, songes éraflés, petits sortilèges, sourire et harmonie.
Alors je lui ai dit “Attends, je vais te faire écouter autre chose”, et j’ai mis “Le café de la fin du monde”. Piano encore, vagues tranquilles, pedal steel guitar, puis la vielle, quelques percus discrètes; on est entrés dans le bar, on l’a vu lui, d’abord, un peu mélancolique, puis on a vu la fille, le foulard, le sourire, le parfum; on l’a regardé à nouveau, lui, les yeux dans le vague, un dernier verre, on l’a regardé sortir, moins clair que sa pensée, mais ça avait l’air d’aller quand même, on l’a suivi un peu, de loin, au milieu des bourrasques, on entendait “ Mon dieu, qu’elles sont jolies, lanlire la...”
Après j’ai dit... non, j’ai rien dit, j’ai appuyé sur 8, et je l’ai regardée craquer. Guitare accords plaqués, vielle, merveilleuse vielle, ambiance traditionnelle, car il faut bien le faire, portrait lumineux, mots rares ou inédits, refrain imparable souligné par les cuivres, terrain connu de la grande tradition yacoubienne, celle des “belles anciennes compagnes” ou d’”elle dansait”, vers obscurs ou éclatants, une accessibilité immédiate et des dizaines d’écoutes pour en faire le tour.
Je lui ai demandé “Comment tu fais pour rester des jours sans l’écouter?!”, elle m’a répondu “Je travaille tout le temps, et tu l’as enlevé de ma voiture... et puis tais-toi, j’écoute, là, justement...” J’ai zappé le héron, son jour viendra plus tard. “Les doutes et ma paresse...” les doutes et ma paresse... mais comment il fait pour trouver mes mots...?! “je me suis laissé prendre, le temps a fait un peu ce qu’il veut quand il veut...” mais comment il fait pour écrire ce que je pense...?! “les choses qui s’installent là où moi je pensais pouvoir me reposer...” c’est son histoire qu’il raconte, et c’est la mienne qu’il décrit ! Musique fusionnelle, concession heureuse, chant d’amour apaisé, la première à mettre à genoux, dès la première écoute, guitare et voix de miel, retour à la Nature, à la nature des choses... L’âge viendra bien vite, mais n’est pas pour demain...
J’ai sauté le bois mort, j’y reviendrai plus tard, et je l’ai emmenée dans les coulisses de la carte blanche, à la 3è mi-temps de la belle anversoise, Penny Lane sur Escaut, le verre de l’Amitié, un autre, un autre encore, sans la moindre pression; qui a vu le concert ou les images qui le relatent mettra des visages derrière les chopes, Didier Laloy et ses amis, bouillonnement joyeux avant, pendant, après, assemblée homogène et si hétéroclite d’irréductibles talents et de respect mutuel, le sel et le sucre au café du début du monde, vive la vie et le coeur léger...
On se dit “quel album !”, et on prend ça dans la gueule: “avant que de partir pour ce dernier voyage, plutôt que de compter tous les ans de mon âge, je voudrais partager avec qui le veut bien, ce frêle instant de gloire, de frayeur et de doute; approchez vous plus prêt et tendez bien l’oreille car je parlerai bas et ne redirai rien, allez chercher du vin, décrochez les rideaux, ouvrez grand la fenêtre, je veux le ciel encore...” Le sourire s’est figé, la voix se fait plus grave; la vie a été belle, mais c’est la vie, donc c’est la mort aussi... La pause a été brève,comme si le temps était maintenant trop compté pour respecter les règles de la rythmique... “Les fruits et les gâteaux, le soleil de Novembre, les voix que j’ai aimé sans toujours les comprendre, je veux me souvenir des plaisirs égarés, de mon premier amour et le goût de ses lèvres...” Le soleil se voile et le regard se brouille... “des mains que j’ai serré des deux mains dans les miennes, des coeurs que j’ai brisé sans désir de le faire, je garde le regret des songes que jamais je n’ai su partager, autant pour mon silence...” Silence. Total. Ecoutez bien. Il n’y a plus rien. Moins d’une seconde d’éternité. C’est là que j’ai éclaté en sanglots. La première fois. La deuxième fois. La 3è, la 4è, la 5è... Après, ça a été mieux. Maintenant, ça dépend de jusqu’où je me laisse glisser. Le silence. Simplement. A la première écoute, je n’ai repris le fil du texte qu’aux “fétiches emmêlés, guirlandes de prières” et j’ai tout de suite vu les “boites” de Gabriel exposées sur les murs, et j’ai su que cette chanson était vraie, qu’elle n’était pas un exercice de style, mais qu’elle est exactement ce qu’elle dit; j’ai vu les dieux rouillés, ces dieux-là dont il ne voulait pas, agnostique convaincu, mais sûr de rien, comment peut-il en être autrement, ne regarder que Lui, l’Homme qui a décidé de disposer seul de son trésor, de sa vie... J’ai pleuré longuement, chaudement, tout seul dans mon jardin ensoleillé de cette fin d’Avril, submergé par cette émotion que je connais si bien depuis que j’ai six ans et que je sais la mort. C’est con, depuis, l’écouteur droit de mon casque est grillé, il a pas dû supporter l’eau, ou le sel, ou la mort. Simplement.

Voilà, c’est comme ça que j’ai fait, je lui ai dit je vais te faire écouter un truc, et j’ai mis “La bougie”, “qui brûlera toujours par la fenêtre ouverte pour le reste de toutes âmes qui doutent dans la nuit...”
J’aurais pu faire autrement. Parler du bonheur, la seule ambition de ma vie, et que j’ai trouvé là, dans mon coeur, au bout de mon village, il y a longtemps déjà. Parler de ces colères , proximales ou distantes, que je partage aussi, et à longueur de jour, mais qui me touchent moins. Parler de ces aventures innocentes et merveilleuses qui ont construit mon imaginaire, ces bordures de trottoir, traquenards terrifiants qu’il faudra franchir avant que l’auto qu’on entend arriver ne nous ait dépassé... ces auréoles qu’on a tous aux genoux. Parler de ce travail de deuil extraordinaire qu’ils ont su accomplir quand ils ont tout perdu, des souvenirs buvards à ce lien si épais... Leçon de vie, leçon de choses...” Jette mon livre; dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possibles en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu’un autre aurait fait aussi bien que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait dit aussi bien que toi, ne le dis pas, - aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah! le plus irremplaçable des êtres.”
Un jour, il s’est fait poète, sans rien à dire de plus qu’un autre ni avoir à garder secrets ses chroniques ordinaires, ses miracles quotidiens, sans mesure ni sans prudence ni rien à regretter...
La preuve...

 

© Alain Tazartez, alias Tryphon
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Pour m'écrire : Frédéric Gerchambeau
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