Yacoubite : premiers symptômes

Gabriel Yacoub en concert le 18 janvier 2003 à Quimper

 (Version retouchée et agrégée de 2 textes publiés sur le forum de Gabriel Yacoub le 16/01/03 et le 19/01/03)


 

- Bonjour, docteur...
- Bonjour, madame Mouquette, qu’est-ce qui vous amène, aujourd’hui ?
- C’est pas pour moi... C’est mon mari qui m’inquiète... Il a drôlement changé, ces temps-ci...
- Ah bon ?! Racontez-moi ça...
- Voilà, ça a commencé fin novembre, quand son ami Jean Luc C. lui a dit que Gabriel Yacoub se produisait en concert dans la région. Comme ça faisait des années qu’il voulait aller le voir, il a ressorti le dernier album, qu’il avait pas beaucoup écouté, et ceux d’avant qu’il connaissait déjà par coeur. Jusque là, rien d’anormal. On est allé au concert voir le sieur Yacoub en question, ça s’est bien passé, il était content, mais je sentais qu’il était un peu déçu par le son, qu’il aurait aimé quelque chose de plus... comment dire ?...
- ... Balèze, madame Mouquette?!
- Oui, docteur, c’est ça, un peu plus étoffé, un peu plus costaud. Mais bon, il avait trouvé ça très bien quand même, il était même allé le dire à Mr Yacoub et à ses camarades avant de partir...
- Bien... et après ?
- Justement, c’est après que ça s’est gâté. Lui qui ne voulait pas entendre parler d’internet, il a commencé à faire des recherches, et on s’est rendu compte, avec les filles, que ça ne tournait plus rond. Il traînait le soir après son travail, nous racontait des histoires de Jean, d’Hélène, de Sophie, de Valérie, de Kali, d’un certain monsieur Aymic, Paul, je crois, et que sais-je encore... Nous, on en avait rien à faire, de ces histoires, mais il s’est mis à acheter des disques du moyen-âge, et il mettait ça partout, dans la voiture, au moment des repas. Les filles ont commencé à râler parce qu’elles pouvait plus mettre Eels, Muse, ou Radiohead. Faut les comprendre, quand même, elles ont seize ans. Bon, par contre, il a ramené un autre disque qui nous plait bien, des chanteuses flamandes qui s’appellent Laïs, ça, c’est bien. Mais alors, voilà-t-y pas qu’il apprend sur son internet que le chanteur, là, il passe à Quimper, avec tous les musiciens qui sont sur les disques, et avec une bergère, par-dessus le marché, et il a pris des billets pour toute la famille, et réservé une chambre d’hôtel à Quimper... à Quimper, vous vous rendez compte...?!
- ... Oui, je vois... Il fait une yacoubite, votre mari...
- Vous me faites peur, là, docteur... une quoi, vous dites...?!
- Une yacoubite, madame Mouquette... Je vous rassure, ça n’a rien de sexuel...
- Ah, ça me rassure, effectivement, docteur !... Faut dire que de ce côté-là... il est gentil et attentionné comme tout, il me dit qu’il est le seul marin qui puisse me barrer, que quand je ne suis pas là, l’air qu’il respire n’a plus le goût de moi, que je suis un morceau de pain qu’il met dans sa poche pour ne plus jamais avoir faim... je me suis même demandé s’il ne s’était pas mis à fumer la mou... la moquette, ou quelque chose comme ça...
- Non, non, madame Mouquette, ne vous inquiétez pas, ça va lui passer...
- Vous dites bien, vous, docteur, mais y’a quand même des signes inquiétants, vous savez... Tenez, ça fait bien six semaines qu’on a pas entendu Jethro Tull à la maison, vous vous rendez compte, alors que ça fait QUATORZE ANS qu’il nous bassine avec ça !!!
- Effectivement, ça, c’est inquiétant... Il y aurait bien un moyen de le désintoxiquer... Il semble que ça puisse donner des résultats dans certains cas, mais je crains...
- Dites toujours, docteur... Au point où j’en suis...
- Vous pourriez essayer de le connecter sur le site de Jean-Louis Murat...
- Ah, non, docteur, il aime pas ça du tout ! Il va nous faire une réaction, ça c’est sûr et ça c’est sûr !!!
- ... Bon, écoutez, dans ce cas, le mieux, c’est d’aller à ce concert de Quimper et d’essayer de le canaliser un peu... Vous revenez après pour me tenir au courant...
- D’accord comme ça, docteur... Vous êtes bien gentil de m’avoir écouté, vous qui êtes si pressé !
- Mais c’est tout naturel, madame Mouquette....euh... ça fait 20 euros...

 

Samedi 18 janvier 2003, 20h30.
Tout le monde est là, sagement et confortablement installé dans cette belle salle moderne dont l'acoustique se révèlera remarquable.
Pas d'effervescence particulière malgré le caractère exceptionnel de cette soirée.
Les musiciens s'installent tranquillement et, après un court instrumental reprenant le thème musical des “choses les plus simples”, Ronan Le Bars attaque l'intro de "Mes belles anciennes compagnes", fixant d'emblée l'objectif : reproduire d'aussi près que possible le son obtenu en studio.
On a tout de suite le sentiment que Gabriel a installé la configuration maximale sur son disque dur, ajoutant à la prestation habituelle du trio (découvert sur scène 5 semaines plus tôt) ces touches musicales qui transforment un diamant brut en un joyau magnifique : la vielle à roue de Gilles Chabenat, le basson et la clarinette basse de Brian Gulland, les guitares aériennes de Nicolas Yvan Mingot, et les percussions de David Pouradier Duteil rehaussent le décor musical des textes poétiques de Gabriel Yacoub....
Au terme de ce 1er morceau, Gabriel trace les grandes lignes de la soirée en soulignant le caractère unique de ces 2 concerts qui n'ont été possibles que grâce aux moyens mis en oeuvre par Etienne Tison et le théatre de Cornouaille, et en les dédiant à la mémoire de Jean-Pierre Arnoux, fidèle batteur de Malicorne, disparu l’été dernier, et dont l'ombre planera sur la scène pendant toute la durée du concert.
Gabriel précise également que la trame du concert restera le dernier album, compromettant le rêve un peu naïf de voir et d'entendre les morceaux héroïques de "Quatre" exécutés sur scène par des musiciens dont certains ont participé à l’enregistrement en studio...en 94...
Les morceaux de :Y: ("Gris", "Si c'était", "Trahison", "Pour une joie") se succèdent dans la veine des "belles compagnes", plus riches dans la forme, mais sans révolution par rapport à la prestation du trio, ce qui met en relief le travail de base excellent de Vincent Leutreau au violon et de Yannick Hardouin à la basse et au piano.
On déplore néanmoins une présence trop rare de Ludo Vandeau et de Sylvie Berger aux choeurs; Gabriel les présente alors, et soutient en français avec la bergère une chanson traditionnelle interprètée en flamand par Ludo Vandeau (“Die nachtegaal...”); puis vient le tour de la Bergère qui va interprèter "Ouvarosa" avec le soutien des 2 garçons...
On remarque que Gabriel est moins prolixe que d'habitude pour introduire les morceaux (il y en a plus à jouer), mais il va longuement présenter "Les rues des vieilles capitales", exposant les rapports ambivalents qui nous lient à nos villes, et, plus généralement, à nos racines. Ce morceau sera suivi d'un "Je resterai ici" magnifique et unanimement acclamé...
Le groupe attaque ensuite "Pluie d'elle", puis "Désir", qui prennent une toute autre dimension dans ce format, et font véritablement décoller le concert. Les applaudissements redoublent, ponctués de "bravo!" et de sifflets approbateurs !
Puis c’est "L'amour marin", long poème de Paul Fort mis en musique par Georges Brassens qui ravira l'ensemble du public, l'intervention de chacun des musiciens et des choristes transcendant l'interprétation habituellement minimaliste de ce chef d'oeuvre, suivi d’un autre texte du même auteur, très court, celui-là, intitulé "Chanson de fol” et interprété magnifiquement par Gabriel et Sylvie...
Gabriel entame ensuite l'intro de "Dame, petite dame" dont il nous dit qu'il l'a pompé sur Bob Dylan il y a une trentaine d'années. Exécution sans faille de cette chanson splendide...
Puis il se retourne, compte 1, 2, 3, 4, et attaque..."Beauté" ! Mon vieux rêve de voir “Quatre” joué sur scène va-t-il se réaliser...?!
Ben, non, ça sera le seul morceau de cet album mythique dont on ne dira jamais assez combien il est sublime. Ne boudons pas notre plaisir. Si la rythmique parait manquer un peu de puissance au départ, elle se renforcera crescendo jusqu'à la fin, après un pont vocal un peu décevant en l'absence de voix féminine...
Suivra un "Rêves à-demi" superbe, magnifié par la grâce du jeu de guitare de NicolasYvan Mingot...
Gabriel remercie le public, les musiciens, et les organisateurs qui ont permis de les réunir tous sur scène, et profite de l'occasion pour évoquer son amour des polyphonies vocales et interpréter, comme à l'époque de Malicorne, "La complainte du coureur de bois" a capella à 5 voix avec Vincent Lautreau, Ludo Vandeau, Sylvie Berger, et Brian Gulland. Cadeau magnifique, moment de magie, cerise sur le gateau...
Deux instrumentaux vont suivre, fort différents : “Carmin” pièce intersidérale jouée par Gilles Chabenat qui parvient à tirer de sa vielle à roue des sonorités d’une modernité et d’une audace insoupçonnables, puis “Le ballet des coqs”, réminiscence baroque de la gloire de Malicorne, à l’époque où Brian Gulland faisait partie du groupe, et qui soulèvera l’enthousiasme d’un public conquis.
Quelques notes de piano pour introduire “Les choses les plus simples”, classique yacoubien qui parait bien résumer la philosophie de l’artiste, et l’instrumental qui a ouvert le concert s’en vient le refermer, lent et majestueux...
C’est sous des applaudissements interminables que les artistes se retirent, avant de revenir pour "Il me reste un voyage à faire", puis terminer sur un dernier hommage à JP Arnoux avec un "Ami, ame, amen" superbe et acrobatique pour les cordes vocales de Gabriel...
22h40, c'est fini, merci les artistes !!!

Ah! j’oubliais... J'ai volontairement omis de parler plus tôt de mon grand frisson de ce concert : "Je vois venir", avec une prestation époustouflante de Ronan Le Bars au uillean pipe, et une reprise vocale de Gabriel à tomber. Une perle !!!

Un peu plus tard, honorant l’invitation qui nous en a été faite par Gabriel pendant le concert, nous nous dirigeons vers la buvette (à Quimper, on dit “le bar”...) où nous retrouvons nos héros visiblement très heureux de leur soirée...
Gabriel discute avec un couple venus du Gers, qui déplore la rareté de ces apparitions au sud de la Loire, et auquel il explique que, non, il n’est pas breton, et que, non, sa musique n’est pas celtique...
Nous échangeons quelques mots à propos de son écriture, que je ne trouve pas toujours très facile à suivre à l’écoute (surtout pour ce qui concerne le dernier album, :Y:), et de l’intérêt de pouvoir lire un texte pour mieux s’en imprégner... Il me répond qu’il n’a pas conscience d’un problème à ce niveau et que cela ne rentre pas dans ses préoccupations au moment où il écrit...
Comme il est très entouré, je m’eclipse rapidement et m’en vais demander à Vincent Leutreau et Yannick Hardouin ce qu’ils ressentent après ces 2 concerts de Quimper...
Ils semblent très satisfaits d’avoir pu mener à bien ce projet auquel le trio tenait beaucoup, et ne se sentent pas frustrés du tout que leur prestation apparaisse moins au 1er plan du fait de la présence de leurs brillants camarades... Au contraire, ils se disent enchantés de la qualité du concert de ce soir, et quand je parle de “Beauté”, ils exhultent carrément, étayant le soupçon que j’avais comme quoi la mise en place de ce morceau sur scène n’a pas du être de la tarte !
A vouloir maladroitement leur exprimer mon admiration quant à la qualité du travail qu’ils exécutent en trio, je cains que Nicolas Yvan Mingot, accoudé au bar, ne se méprenne sur ce que je pense des autres musiciens, et je lui dis tout le plaisir que j’ai eu à entendre son jeu lumineux sur “Rêves-à-demi” et “Désir” (entre autres)...
Je les quitte en les remerçiant encore, et je tombe sur la bergère, en grande conversation avec un grand costaud barbu à la longue chevelure argentée qui parle français avec un sacré accent british, et que j’ai aperçu tout à l’heure embrassant chaleureusement Gabriel (John Molyneux, nous révélera Etienne Tison, directeur du théâtre de Cornouaille et grand ordonnateur de ces concerts). Je félicite Sylvie Berger, tout en regrettant de l’avoir pas entendu plus souvent en soutien vocal de Gabriel...
Mes filles reviennent toutes excitées d’avoir obtenu un autographe de Ronan LeBars pour une de leurs copines qu’est fan totale...
Un regard circulaire... tout le monde est occupé... on va laisser ces gens-là déguster leur bohneur jusqu’au petit matin et regagner sous la pluie notre petite chambre d’hôtel, où nos rêves seront bercés par le souvenir de ces accords parfaits...

 

Alain Tazartez (alias Tryphon)

 

© Alain Tazartez
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Pour m'écrire : Frédéric Gerchambeau
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