Trois et trois font un

Trio Yacoub et La Bergère ensemble à Chatou

 (Article publié dans TRAD MAGAZINE n°96 Juillet/Août 2004)



A l’heure où l’on annonce la sortie prochaine d’un double CD live de Gabriel Yacoub enregistré à Quimper en janvier 2003 (annoncé pour avril, reporté à septembre pour cause de sortie mondiale), il nous a paru utile de revenir sur un autre événement scénique qui s’est déroulé en région parisienne le 24 janvier dernier, réunissant pour la 1ère fois le trio Yacoub, formation au sein de laquelle il évolue la plupart du temps, et La Bergère, trio ami dont les membres sont bien connus des amateurs de musique traditionnelle.

Les concerts du trio s’articulent autour du dernier album, ":yacoub:", sorti fin 2001, un disque moins accessible que les 2 précédents, plus intimiste peut-être, où la mélancolie le dispute à un optimisme pourtant forcené… Un disque résolument tourné vers l’avenir, où l’on découvre, quand on a pris la peine de l’écouter un peu, des merveilles dignes de "Bel", "Quatre" et "Babel".
Gabriel Yacoub se définit lui-même comme un "folk singer", et ses compositions sont bien celles d’un troubadour d’aujourd’hui, un ménestrel qui aurait troqué les habits baroques et la plume d’antan contre un jean et un stylo, et continuerait à colporter les histoires d’amour, de misère et d’espérance qui peuplent son quotidien…
Thèmes actuels ("Les rues des vieilles capitales"), intemporels ("Si c’était"), existentiels ("Pour une joie au loin"), écriture élaborée où le choix des mots ne laisse rien au hasard, poésie efficace où la profondeur de la réflexion transparaît vite sous la beauté formelle, mélodies raffinées et rythmiques complexes, ses chansons sont les fruits de ses expériences passées en terres traditionnelles, mûris au soleil de ses rencontres et de son talent opiniâtre…
La transposition scénique témoigne du même soin méticuleux que les albums studio, et la prestation des 3 compères est un régal pour les yeux comme pour les oreilles : la grâce gestuelle de Vincent Leutreau et la délicatesse de son toucher d’archet, l’efficacité sobre et redoutable de Yannick Hardouin au piano et à la basse, particulièrement remarquable dans la reprise impressionnante de "L’amour marin" de Paul Fort, sur une musique de Georges Brassens, le jeu de guitare et la voix inimitable de Gabriel Yacoub, font de chaque concert du trio un ravissement de l’âme pour qui veut bien se donner la peine de le suivre dans un monde qui en appelle plus à la tête qu’aux jambes…
Faut-il y voir l’explication du décalage relatif qui semble exister auprès du public de musique traditionnelle entre Gabriel Yacoub et la nouvelle vague du trad’ français, comme on a pu le percevoir à Seyssins l’été dernier ? L’impatience des pieds qui brûlent de chauffer les planchers détourne parfois l’attention requise par la poésie, aussi évidente soit-elle…
A cet égard, "Je vois venir ", blues gaëlique, apparaît, même débarrassé sur scène du uillean pipe somptueux de Ronan Le bars, comme la profession de foi d’un auteur contemporain qui a su assimiler son passé illustre pour créer un univers propre, riche de clairvoyance et de sensibilité, où le public nostalgique de Malicorne (ça y est, c’est dit !) n’a pas toujours su, ou voulu, le suivre…

La Bergère est un jeune groupe, qui a sorti son 1er album en 2002. Un album atypique, sépia, plein d’une nostalgie heureuse, chansons françaises d’hier et d’aujourd’hui où les jeunes auteurs (Nathalie Serval, Gabriel Yacoub), côtoient les grands anciens (Victor Hugo, Paul Fort, Francis Carco) dans une unité de ton remarquable .
Si le groupe est jeune, les musiciens qui le composent ne sont pas pour autant nés de la dernière pluie : la voix de Sylvie Berger, gracile, enfantine, un peu nasonnée, y est délicatement encadrée de la douceur d’un accordéon diatonique (Emmanuel Pariselle) et de guitares entrelacées (Julien Biget), que l’on retrouve sur scène, alternant les chansons tirées de l’album avec des complaintes traditionnelles dont les protagonistes ont une solide expérience, tant sur le plan instrumental que dans les constructions polyphoniques.
La patine trad’ se retrouve plus nettement encore dans les compositions que Gabriel Yacoub a offert au trio de La Bergère ("C’était", "Elle dansait") que dans les chansons qu’il écrit pour lui-même, et la fausse chanson traditionnelle "Nous irons en France", dont Sylvie Berger signe la musique, sonne presque comme une reprise de Malicorne, prouvant, s’il en était besoin, à quel point l’interprète du "Prince d’Orange" maîtrise ce genre d’écriture…
La magie de l’album "Ouvarosa", encensé par la critique, se retrouve donc intacte sur scène, rehaussée d’une bonne dose de trad’, plus à écouter qu’à danser, encore qu’en rallongeant la fin de certains morceaux ("Je m’en irai", "Malinda/Chanson tendre"), on imaginerait bien un public un peu chaud se lever pour aller danser la tarentelle…

L’idée d’un concert conjoint du trio Yacoub et de La Bergère a germé en juin dernier sur le forum du site de Gabriel Yacoub, comme une occasion de rencontre autour de sa musique, et Chatou est vite apparu comme le lieu idéal pour organiser une telle manifestation…
Ce que les internautes n’imaginaient pas, c’est l’enthousiasme avec lequel Françoise Morvan et la Maison Pour Tous de Chatou allaient saisir la balle au bond et concocter une soirée exceptionnelle dont acteurs et spectateurs se souviendraient longtemps…
Ce qui se présentait au départ comme un concert en 2 parties distinctes s’est en fait avéré être le 1er concert d’un nouveau super-groupe, la synergie des 2 trios se montrant encore bien plus convaincante que la prestation (pourtant déjà excellente !) des 2 formations isolées.
Exploitant parfaitement l’acoustique remarquable de la petite salle de la MPT, Nicolas Drobinski a su mijoter un son parfait, à la fois riche et précis, mettant en valeur les qualités vocales et instrumentales de chacun des artistes…
Vous dire l’atmosphère qui a régné dans cette salle de la première à la dernière note de ce concert fabuleux alternant les morceaux de La Bergère et ceux du trio Yacoub avec des chansons empruntées au répertoire traditionnel…
Concert aux ambiances contrastées, tour à tour appliqué et serein, démonstration impressionnante de maîtrise vocale et instrumentale… Intimiste et convivial avec les anecdotes de Gabriel Yacoub, coup de lampe de poche sur ses propres coulisses…Roublard et versatile au gré de l’humeur d’Emmanuel Pariselle commentant les facéties de ses petits camarades avant de se lancer dans un instrumental ébouriffant… Nostalgique et poignant lorsque Sylvie Berger égrène les perles de son album de sa voix douce et claire… Explosif et débridé à la poursuite du violon diabolique de Vincent Leutreau, déchaîné sur la "Bourrée Nickel" de son maître Laurent Vercambre… Hystérique, historique même, quand Marie Sauvet, LA Marie de Malicorne, fait irruption sur la scène pour une reprise mémorable de la "Complainte du coureur de bois" a capella et à 7 voix… Et toujours la basse sobre, efficace, indispensable de Yannick Hardouin, les éclairs de slide de Julien Biget ("Trahison", magnifique !), la présence envoûtante de Gabriel Yacoub, la cohésion parfaite des parties polyphoniques…
Et que dire de la salle, de ces vagues de chaleur qui ont commencé à déferler dès le début du concert, et se sont renforcées, morceau après morceau, jusqu’à déborder la digue émotionnelle pour saluer la voix retrouvée de celle qui fût Marie Yacoub, et inonder nos cœurs de plaisir jusqu’à la toute fin du concert…
Ces 2 secondes de silence absolu après la fin de la dernière note de chaque morceau, suivies de salves d’applaudissements interminables, cette concentration jubilatoire pour n’en pas perdre une miette, cette connivence réciproque, musiciens, spectateurs, partageant le même bonheur…
"Où va Rosa quand elle s’en va…". Gabriel et Sylvie se sont unis pour écrire cette chanson qui constitue le noyau du 1er album de La Bergère, ils se sont unis pour la 1ère fois sur cette scène de Chatou, se sont offert, et nous ont offert un concert fabuleux en fondant leurs 2 groupes en une seule entité…
Oh, il y a eu des rappels, bien sûr ! Polyphonies superbes, rituels émouvants…
Mais les rappels, des soirs comme ça, ça suffit pas…
Alors Emmanuel, puis Sylvie improviseront un atelier-chant qui finira de convaincre les spectateurs qu’ils auront été non seulement les témoins, mais encore les acteurs à part entière de ce concert d’anthologie, avant que les lumières ne se rallument pour de bon sur une salle extatique…

La fête s’est prolongée jusqu’au petit matin, autour d’un festin de roi que Françoise Morvan avait préparé pour les veinards qui pouvaient rester jusque-là, permettant aux spectateurs et aux artistes de partager, entre deux verres de vin et deux parts de gâteau, quelques merveilles à boire, à rire, ou à pleurer…

Alors, 1er concert d’un super-groupe porteur de tout l’héritage de la vague folk des seventies, ou happening sans lendemain ? Pour en avoir discuté avec les 6 membres des 2 trios quelques semaines plus tard, j’ai cru comprendre que le plaisir qu’ils ont pris à jouer ensemble à Chatou était à la mesure de celui qu’ils nous ont offert, et que si l’occasion s’en présentait à nouveau, c’est avec un enthousiasme indéfectible qu’ils remettraient le couvert…

 

 

Alain Tazartez (alias Tryphon)

 

© Alain Tazartez
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Pour m'écrire : Frédéric Gerchambeau
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