Gabriel Yacoub – « Je vois venir »

 
  

Le double-cd live Je vois venir de Gabriel YACOUB est sorti le 24 septembre 2004. Beaucoup de choses ont déjà écrites, et fort bien, sur cet opus enregistré lors de deux concerts au Théâtre de Cornouaille à Quimper les 17 et 18 janvier 2003. Aussi essaierai-je de faire preuve d'un peu d'originalité dans cette chronique.

Je crois utile, donc, de clairement situer ce double-cd live dans son contexte, ce qui en soulignera l'importance.

 

Disons déjà, aussi incroyable que cela puisse paraître, que c'est le premier album live de Gabriel YACOUB. Autrement dit, depuis 1987, année de sortie d'Elementary Level of faith, premier album «officiel» de Gabriel YACOUB (son premier «vrai premier album», Les Cathédrales de l'Industrie, étant sorti en 1986 comme un album de MALICORNE, ce qui était une tromperie manifeste de sa maison de disques de l'époque), il était impossible de réécouter tranquillement dans son salon les fabuleuses mélodies qu'on avait pu entendre de lui sur une scène. Pire, en remontant à l'époque de MALICORNE, il fallait rembobiner les années jusqu'à 1979, avec l'album live En Public pour entendre Gabriel YACOUB autre part que dans un studio.

 

Franchement, cela commençait à relever du délit de droit pénal au vu, et surtout à l'entendu, de ce que sait faire Gabriel YACOUB de ses chansons sur une scène. L'affaire était même d'autant plus grave qu'en presque 20 ans de carrière solo notre Gabriel YACOUB avait non seulement nettement varié en style, mais aussi en types de formations scéniques, passant allègrement du groupe avec guitare électrique et synthétiseurs intégrés à des formations beaucoup intimistes, voire jusqu'au simple trio quasiment acoustique. Et c'est sans compter avec les nombreux changements effectués dans les musicien(ne)s/chanteur(se)s qui ont accompagné sur scène Gabriel YACOUB pendant toutes ses années, et je ne mentionne même pas les nombreux «extras» de très grand talent et de toutes sortes venus participer à ses concerts.

 

Bref, il fallait bien un jour que cette forme de «malédiction» discographique cesse. Or le pourquoi de cet arrêt n'est pas sans intérêt. Car jusqu'à récemment, Gabriel YACOUB, comme la plupart des autres chanteurs et chanteuses, était lié à une maison de disques. Ce qui n'est désormais plus le cas puisque Gabriel YACOUB a fondé son propre label, Le Roseau. Or, même l'on peut supposer que les relations devaient être excellentes entre Gabriel YACOUB et François HADJI-LAZARO, ex-directeur du regretté label Boucherie Productions, il est un fait que l'ancien leader de MALICORNE était soumis au bon vouloir et/ ou aux bonnes finances de ses maisons de disques successives pour espérer la sortie d'un album live. Et il faut croire qu'en près de vingt ans ces deux conditions sine qua non n'ont jamais été réunies en même temps.

 

La sortie de Je vois venir signifie-t-elle que Gabriel YACOUB soit maintenant plus fortuné que ne l'étaient ses précédentes maisons de disques ? Non point, à coup sûr, mais là n'est pas nécessairement la question. C'est juste qu'il possède à présent une liberté de production qui lui aurait certainement semblée impensable auparavant, et que son premier désir fut la sortie d'un double-cd live.

 

Cette situation est d'ailleurs assez symptomatique de la production de disques en France où les majors ne misent que sur des artistes (généralement lancé(e)s comme une nouvelle marque de produit de vaisselle) ou sur des groupes (souvent fabriqués de toutes pièces) rigoureusement sans risques financiers et où les vrai(e)s chanteur(se)s d'âme et de profession sont obligé(e)s de recourir à leurs propres moyens pour exister dignement dans les bacs des disquaires et aux yeux de leur public.

 

Tout cela dit, et je crois que c'était important, intéressons-nous maintenant à Je vois venir en lui-même.

Je me suis offert ce double-cd l'exact jour de sa sortie, d'ailleurs grandement attendue par les inconditionnel(le)s de Gabriel.

Et d'emblée, ce n'est pas son contenu auditif qui m'interpella, mais, et curieusement, son livret.

 

Car quelle ne fut pas ma surprise d'y trouver mon nom. Enfin, et plus précisément, mon adresse-mail. L'étonnement passé, d'autant plus grand qu'elle apparaissait tout de même à quatre reprises, je me mis à réfléchir. Pas longtemps d'ailleurs, tant l'explication de ceci était évidente. C'est simplement que tous ceux et toutes celles qui avaient participé, de près ou de loin, au forum de discussion associé au site web de Gabriel YACOUB avaient leur adresse-mail inscrite au moins une fois sur ce livret.

 

Digression que ceci ? Absolument pas. Car cela situe parfaitement le type de relation très resserrée qui s'est depuis longtemps établi entre Gabriel et son public, et surtout l'amour qu'a cet artiste pour tous ceux et toutes celles qui l'ont suivi et porté à bout de bras depuis près de vingt ans (voire plus pour beaucoup).

 

Je vois venir débute par un court instrumental d'ouverture dérivé de la chanson Les choses les plus simples, qui termine habituellement chacun des concerts de Gabriel YACOUB, avant que ne viennent les rappels. On pourrait se souvenir ici que tous les grands opéras commencent par une ouverture. C'est peut-être une manière discrète que Gabriel a de nous dire qu'il va nous chanter l'opéra du monde et des amours, des peines et des joies, des inquiétudes et des espoirs. Mais pour l'auditeur attentif, c'est avant tout preuve, déjà dans ce bref instant de musique, de l'incroyable savoir-faire de Gabriel et de ses musiciens et de l'originalité précieuse des concerts qu'ils nous offrent ensemble.

 

Voici d'ailleurs, il faut vraiment la citer, la liste des artistes qui ont participé aux côtés de Gabriel YACOUB aux 2 concerts qui sont à l'origine de Je vois venir : Yannick HARDOUIN (piano, basse acoustique, chant), Vincent LEUTREAU (violon, chant), Sylvie BERGER (chant), Ludo VANDEAU (chant), Nicolas Yvan MINGOT (guitares électrique et acoustique, chant), Gilles CHABENAT (vielle à roue), Ronan Le BARS (uillean pipe, low whistle), Brian GULLAND (basson, flûte à bec, hautbois, sax soprano, chant), David POURADIER DUTEIL (percussions).

 

Ensuite viennent Mes belles anciennes compagnes, Gris, Pour une joie au loin, Si c'était, Trahison et Les rues des vieilles capitales toutes extraites de Yacoub, le dernier album studio en date de Gabriel, qui prend ici une dimension supplémentaire de gravité et de grâce. C'est d'ailleurs dans ces quelques premières chansons issues de ce dernier album à ce jour qu'on peut ressentir et s'émerveiller de tout le travail d'alchimie sonore que Gabriel ne cesse d'effectuer en travaillant à outrance ses mélodies (ainsi que ses textes) et en n'en retenant que les notes les plus belles et les plus essentielles.

 

Suit Je resterai ici, tiré des Cathédrales de l'Industrie et toujours aussi superbe qu'en 1986, précédant un retour vers l'album Yacoub pour un Je vois venir imbriquant tout à la fois splendeur et tension.

 

Die nachtegaal die sanck een lied (Le chant du rossignol), qui vient après, est une chanson traditionnelle flamande et surtout l'occasion pour Gabriel de former un admirable trio de voix avec celles de Sylvie BERGER et de Ludo VANDEAU, la présence vocale de cet invité d'exception donnant également un caractère très particulier à la version de L'Amour marin, sur un texte de Paul FORT et puisé de l'album Yacoub, qui vient ensuite et qui clôt le premier cd de Je vois venir.

 

Paul FORT, avec sa Chanson de fol est de nouveau à l'honneur en début du second cd, un moment de pure magie mélodique et textuelle suivi par un sublime Ouvarosa, tiré de l'album du même nom de LA BERGÈRE, chanté par Sylvie BERGER mais écrit en duo avec Gabriel et mis en musique par ce dernier.

 

Dame : petite dame, qui vient après, est un dernier retour sur l'album Yacoub avant une remontée plus lointaine dans le temps vers les albums Quatre et Babel d'où sont extraites les quatre chansons suivantes, Désir, Rêves à-demi, Beauté/Twelfth song of the thunder et Pluie d'elle.

 

Mais tant qu'à faire de revenir vers un lointain passé, pourquoi ne pas se souvenir quelques instants des temps antiques de MALICORNE ? La complainte du coureur de bois, venue pour les paroles du Québec et pour la musique d'une adaptation réalisée par Gabriel sur la mélodie du Navire de Bayonne, nous offre une brève plongée dans L'Extraordinaire tour de France... paru en 1978. C'est aussi une nouvelle occasion pour Gabriel d'associer sa voix à celles de Sylvie BERGER et de Ludo VANDEAU, et même également à celles de Vincent LAUTREAU et Brian GULLAND, ce dernier étant d'ailleurs un ancien de MALICORNE.

 

Nous étions loin dans le temps, nous voici maintenant loin ailleurs ou nulle part avec le Carmin qui vient, une composition hallucinante et hallucinée de Gilles CHABENAT pour sa vielle à roue précédant un autre instrumental, Le ballet des coqs, avec Brian Gulland en vedette à la flûte à bec, au hautbois et au basson, une seconde immersion dans l'ancienne ère de MALICORNE et pour l'occasion dans son fascinant Bestiaire.

 

Les choses les plus simples termine, comme de tradition et comme je l'écrivais plus haut, ce concert enregistré, je le rappelle, en janvier 2003 à Quimper. Mais ce deuxième cd de Je vois venir ne s'en arrête pas pour autant, car voici les rappels.

 

Il me reste un voyage à faire vient tout d'abord, tiré des Cathédrales de l'Industrie. Puis s'avance, en dernier titre de ce double-cd live, Ami : âme : amen, un hommage mis en musique par Gildas ARZEL de Gabriel à Jean-Pierre ARNOUX, son ancien et très talentueux batteur, auquel fut dédié par ailleurs l'intégralité du concert après son décès survenu le 4 juillet 2002, soit quelques mois seulement avant cette prestation scénique à laquelle il devait participer.

 

En réalité, et last but not least du tout, ce second cd de Je vois venir ne se termine tout à fait qu'avec Et quelques images en plus, un petit film réalisé par Robert CHALUT, visionnable pour peu que l'on soit équipé d'un PC et offrant une bonne approche à la fois de Gabriel YACOUB mais aussi de ses deux concerts à Quimper.

 

A la date de la sortie de Je vois venir, une page se tournait déjà, Gabriel YACOUB ayant créé son propre label, Le Roseau, et ayant même fondé Simple, une structure qui, entre autres choses, lui permettra d'organiser ses concerts ainsi que ceux de LA BERGÈRE là où cela aurait été impossible auparavant.

 

Depuis, cet état de fait s'est encore accentué par l'abandon et même le retrait, le soir du 31 décembre 2004, de la partie «Malicorne» du forum de discussion de son site web, acte emblématique s'il en est de sa volonté désormais affirmée de se construire tourné vers le futur plutôt que de continuer à se voir encore et encore assimilé à un «certain passé».

 

Autre changement. En ce jour du jeudi 6 janvier 2005, et alors même que je finis de rédiger cette chronique, la chaîne France 2 diffuse des images de Gabriel YACOUB chantant Pluie d'elle. Une révolution pour ce poète à 6 cordes totalement privé de temps d'antenne jusque là.

 

Et la suite s'annonce fort bien. Gabriel nous a chanté 3 nouvelles chansons lors de ses concerts parisiens de novembre 2004, indice flagrant qu'un prochain album est déjà sur les rails. De plus, plusieurs caméras ont filmé ces concerts, donnés au Studio de l'Ermitage, ce qui peut annoncer la sortie, à échéance relativement brève, d'un DVD.

 

Patientons. Voyons venir...

 

© Frédéric Gerchambeau
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