Malicorne, Gabriel Yacoub… et moi.
Chacun et chacune, nous avons
tous et toutes notre chanteur favori, quelqu'un dont les paroles et les
refrains ont tellement bercé nos heures que ceux-ci feraient presque partie de
notre âme...
Moi aussi, j'ai mon chanteur préféré...
Qui ?
Oh, il ne vous dira certainement rien. C'est qu'il n'est pas bien connu mon
chanteur préféré. Et, franchement, ce n'est que terriblement injuste.
J'écris d'ailleurs sous son regard. Son visage, sur un poster haut perché,
m'observe constamment. Peut-être même est-ce lui qui me dicte en silence ces
quelques lignes...
Il s'appelle Gabriel Yacoub.
Je l'ai découvert il y a déjà fort longtemps, en 1977 je crois, ou peut-être
1978, je ne me souviens plus très bien...
Ce dont je me rappelle par contre fort bien, c'est d'une chanson qui passa un
matin à la radio, et qui avait ce refrain plaintif et entêtant :
"Couché tard, levé matin,
C'est pas ça qui fait du bien,
De l'eau fraîche et du pain vieux,
Ça ne rend pas vigoureux..."
Le problème était que je n'avais pas bien compris qui chantait cela, et j'en était très ennuyé.
Heureusement, je ne tardai pas à trouver le disque d'où provenait cette chanson
dans le bac "Nouveautés" de la bibliothèque-discothèque
de mon quartier.
Le nom du groupe était inscrit en petit sur une pochette dominée par un ciel
nocturne où s'entrelaçaient et se battaient tout en même temps deux serpents-dragons : Malicorne.
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J'emmenai donc chez moi le précieux album de ce groupe au nom étrange, et
j'écoutai.
Ce fut un choc. Je n'avais jamais rien entendu de pareil. Toutes les mélodies
étaient belles et chaque parole sonnait juste. De plus, il régnait sur cet
album une mystérieuse atmosphère, indéfinissable, faite à la fois d'un réalisme
cruel et d'un passé légendaire. Je tombai immédiatement et profondément
sous le charme.
J'étais, oh misère ! le déserteur, couché tard, levé
matin, poursuivant la blanche biche jusque dans le jardin du couvent...
Les jours suivants, j'empruntai dans ma bibliothèque-discothèque
tous les autres albums que je pouvais trouver de ce groupe.
Nul doute, j'abordai un autre monde où les chemins qui mènent aux villages sont
si rebelles qu'on s'y casse le nez et la cervelle. Où l'on marie à des anglais
les filles des rois français. Où les roses forment un beau bouquet quand elles
sont jolies. Et où, surtout, les écoliers sont assassins.
J'entrai ainsi de plain-pied, et irrémédiablement, dans l'univers foisonnant,
passionnant et merveilleux des chansons traditionnelles. J'avais la tête pleine
de refrains anciens, mais si nouveaux pour moi, et d'images terribles ou
féeriques qui me venaient avec leurs paroles.
Bientôt, aussi, j'eus l'occasion de voir Malicorne
sur scène. Impossible de décrire la magie de ce concert. Les musiciens,
habillés comme des pages du moyen-âge, distillaient
des mélodies tour à tour délicates ou endiablées dans un climat de splendeur
intemporelle.
Et puis il y avait ce chanteur, à la fois timide et assuré, effacé et présent,
et dont la voix était si enivrante et si particulière... Une révélation…
Comme un archange étrange descendu ici-bas pour y répandre ces complaintes d'un
autre temps... Un archange Gabriel... Gabriel Yacoub.
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Yacoub... Yacoub... Quel curieux
nom pour un troubadour moderne si attaché à nous faire revivre les ballades
traditionnelles du fin fond de notre France de ce
lointain avant...
Curieux, certes, mais parfaitement envoûtant...
Plus jamais de ma vie, ou presque, je n'allais rater un concert de son groupe
(ou de lui-même maintenant) si par bonheur il avait lieu à Paris ou à proximité
de la Capitale...
Mais revenons à Malicorne, alors composé de Gabriel Yacoub, Hughes de Courson, Laurent Vercambre,
Olivier Zdrzalik et Marie Yacoub,
et au temps où parut leur tout nouvel opus, dont le titre était déjà tout un
programme : "L'extraordinaire Tour de France d'Abélard Rousseau, dit
Nivernais la Clef des Coeurs, Compagnon Charpentier du Devoir".
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Tout de suite, je fus conquis. Je fredonnais continuellement la "Danse des
Damnés", la "Fille dans le Désespoir" et le très vengeur
"Compagnons qui roulez en Provence" (J'adore la fin !).
Mais le grand morceau de choix, le sommet de l'album, je me le réservais quand
venait la mi-nuit et les ténèbres étoilées. Je veux évidemment parler de
"L'auberge Sanglante".
Pause pensive.
C'est quand même bizarre... Plus les chansons de Malicorne
étaient saignantes et horrifiantes, et plus les mélodies devenaient douces et
accrocheuses. Et donc, conséquemment, plus il y avait de coeurs percés d'épées
et d'atroces agonies, et plus je prenais plaisir à me plonger dans leurs
chansons...
Tout cela était-il bien normal et naturel ? Une honte rougissante ne
devait-elle pas me monter aux joues ?
Que nenni !
Je crois que pendant ces chansons, tous les sentiments exprimés sont à la fois
décuplés et sublimés. La beauté des paroles et des textes nous transportent tout simplement ailleurs. Nous sommes entre
songe et théâtre, entre rêve et dramaturgie. Laissons-nous juste bercer par ces
contes cruels comme des enfants au seuil du sommeil...
D'ailleurs Gabriel Yacoub, lors d'un concert
inaugurant la sortie de "L'extraordinaire Tour de France", montra
bien qu'il avait conscience de cet état de fait. Je l'entends encore, un air
faussement benoît et compassé sur le visage :
" Et voici notre quart d'heure d'horreur !... Que les âmes sensibles et
les esprits fragiles veuillent bien sortir dehors le temps de quelques
chansons... Personne ne sort... Tant pis... Je vous aurais prévenu...".
Inutile de vous dire qu'à ces paroles, les sourires les plus béats vinrent aux
lèvres des spectateurs. Et aux miennes !
Mais cet album n'était pas simplement... extraordinaire. Car si
"Almanach", un précédent album de Malicorne,
était déjà un essai, fort réussi, pour sortir de la seule compilation de
chansons traditionnelles, "L'extraordinaire Tour de France..." était
en soi une sorte de concept album. Visiblement, Malicorne
agrandissait le champ de ses inspirations et de ses orchestrations mais en plus
il commençait à véritablement penser et structurer ses albums.
L'album suivant du groupe confirma, ô combien, cette nouvelle approche
musicale...
En magasin, il fallait réellement connaître et faire une absolue confiance à Malicorne pour prendre en main son "Bestiaire"...
Car la pochette était franchement intrigante et, disons-le, quelque peu
terrifiante...
L'oeil menaçant et rougi d'un loup noir comme la mort observait tous vos
gestes... Brrr !
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Mais une fois la peur dépassée et le disque mis sur la platine, une incroyable
exploration des mythes et des croyances ayant trait aux animaux pouvait
commencer : une femme qui se change en mule, un renard qui se transforme en
biche, un homme qui devient un cauchemar volant et passe dans les landes au
milieu d'horribles bêtes, et un autre homme qui passe un hiver et deux étés
parmi les loups. Difficile après cela de savoir qui est vraiment quoi et de ne
pas se mettre à croire aux histoires les plus abracadabrantes...
Musicalement, le moins que l'on puisse dire, est que Malicorne
franchit là encore une nouvelle étape, avec un son plus nerveux et plus rock,
et avec aussi une production plus présente et nettement plus travaillée. Une
réelle évolution.
De mon point de vue, les deux morceaux de choix de cet album sont "La
Chasse Gallery" (à frémir !) et plus encore
"Jean des Loups", longue suite très belle et souvent très émouvante.
Mais je dois avouer que tout le reste de l'album est aussi fort beau, avec une
mention particulière pour "La mule" chantée a cappella, ce qui est
toujours un régal chez ce groupe maîtrisant admirablement les chants
entremêlés.
Si "Le Bestiaire" avait été une véritable avancée, l'opus suivant de Malicorne était carrément un saut. Il suffit d'ailleurs de
voir la pochette de cet album pour s'en rendre compte. Car si
"L'extraordinaire Tour de France..." avait encore un pied dans les
traditions anciennes et "Le Bestiaire" une oreille tendue vers les
antiques légendes animalières, "Balançoire en feu" rompait
complètement avec toutes les habitudes du groupe. Finies les chansons de nos
arrière-pays, terminées les évocations du passé, nous étions en pleine
modernité, et même crûment.
Et en prime, ou en guise de cerise sur le gâteau, comme on voudrait, Malicorne s'offrait en plus les services d'un parolier. Et
surtout pas de n'importe lequel, s'il vous plaît : Etienne Roda-Gil.
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On imagine aisément que les fans avaient dû être secoués, voire désarçonnés.
Dommage pourtant pour ceux et celles qui n'avaient pas voulu suivre Malicorne dans son évolution car l'abum
s'était révélé superbe, sinon troublant. Bon, évidemment, question atmosphère,
le changement était radical. Cela dit "Beau Charpentier" et
"Quand le Cyprès" étaient d'incontestables réussites, sans parler du
très glacialement beau "Chantier d'été"...
"La fille qui dort
Nue sur la plage
Sous le soleil de l'univers
Brille comme un revolver
Comme un revolver..."
Sublime...
Bien sûr, certains eurent beau jeu de se demander si, dès lors, Malicorne était encore Malicorne.
Oui, à ce moment-là Malicorne, même transformé, était
encore Malicorne...
Cependant, concernant l'opus suivant, cette question appellera une réponse
différente, même si le nom de Malicorne était inscrit
en grosses lettres sur la pochette des "Cathédrales de
l'Industrie"...
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Car il s'agissait en réalité du premier album solo de Gabriel Yacoub. Mais pour des raisons commerciales, le nom de
Gabriel Yacoub n'étant par encore très connu (et donc
"vendeur"...), l'album arborera tout de même le nom de Malicorne...
Pourtant, il suffit de citer deux des titres de l'album pour se rendre compte
tout de suite que quelque chose avait vraiment changé, que le ton était
nettement plus personnel : "Il me reste un voyage à faire" et surtout
"Je resterai ici"...
Quant à l'album lui-même, outre que sa dominante était donnée aux séquenceurs
et aux synthétiseurs, c'était un pur délice oscillant entre des chansons
simples et humbles comme "Dormeur" et "Le temps" et des
titres beaucoup plus musclés tels que "Les Cathédrales de
l'industrie" et "Big science". On
remarquera quand même un (fabuleux !) "Sorcier" qui ramenait, le
temps de cette chanson échevelée et au rythme sauvage, les habitué(e)s de
l'ancien Malicorne à un thème plus
"traditionnel" pour ce groupe.
"Caché dans les trous noirs des villes,
Patient, silencieux, tranquille,
Il attend son heure
De malheur, de malheur !
C'est une tempête !
Il a le diable dans la tête..."
Ce très bel album fut un entre-deux, comme son titre le suggérait si bien, tel
un pont entre l'ancien temps (Les Cathédrales) et les temps nouveaux
(l'Industrie). Il fut aussi un dernier vrai pont entre Malicorne
et Gabriel Yacoub.
Chacun de ces ponts se devait d'être franchi. Et tel fut le cas...
Car l'album suivant allait libérer entièrement Gabriel Yacoub
de Malicorne, pareil à un papillon sortant de sa
chrysalide... Mais l'archange Gabriel allait-il pour autant déployer prudemment
ses ailes ?
Du tout, du tout... Bien au contraire...
Il ne faut pas se fier au titre de l'album, "Elementary
level of faith"
(Tiens, le titre est en anglais...), la confiance en soi de Gabriel Yacoub n'était absolument pas "élémentaire", elle
était même puissante et rayonnante...
Comme un ressort depuis trop longtemps comprimé, notre chanteur/compositeur
enfin solo allait faire sévèrement assaut de modernité, voire d'avant-gardisme,
à tous les niveaux...
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Autant le dire tout de suite, cet album est très très
très axé échantillonneur (ou sampleur
si on préfère). Et comme en plus l'exactitude rigoureuse des séquenceurs
digitaux domine tout l'album, on est non seulement à mille lieues du Malicorne fraîchement dissous mais aussi à des milliers de
kilomètres de la plupart des chansons que l'on peut habituellement écouter...
Terra incognita... Il faut s'avancer dans cet album
en abandonnant toutes références...
Alors, et alors seulement, la beauté des séquences imbriquées se révèle dans
leur minutieuse poésie. Et alors aussi seulement, les paroles superbes et
touchantes de Gabriel Yacoub pourront enchanter votre
esprit.
Beaucoup de chansons de cet opus, réalisé en association avec Ivan Lantos et Nikki Matheson, sont de
véritables merveilles, comme "Séduction" ou "Bon an, mal
an".
Ou encore comme "Mon enfant"...
"Tu es arrivée à la fin d'un été,
Et alors sans rien dire, sans rien me demander,
Tu as pris mes sourires et mon coeur tout entier,
Un amour que je n'ai jamais imaginé.
Un petit oiseau dans le creux de ma main,
Dans un creux de ma vie où je n'attendais rien,
Un peu de la douceur des souvenirs anciens,
D'un amour qui tient parfois à deux fois rien
Mon enfant a la couleur des coquillages à l'intérieur..."
Mais au-delà de cela, cet opus posait aussi et surtout la question de savoir
qui était vraiment Gabriel Yacoub...
On le croyait chanteur inconditionnel de ritournelles traditionnelles et voilà
qu'il mutait soudain en un forçat d'une musique électronique nappée de paroles
d'une poésie précise et envoûtante...
Etrange, ce bonhomme... Changeant. Passionnant... Il méritait vraiment qu'on le
suive dans son chemin...
Et pourtant, que son chemin était sinueux...
Car après un album extrêmement digital, voici qu'il revenait à une
orchestration nettement plus classique, voire franchement quatuor-à-cordisé...
"Bel", le nouvel opus, donc, de Gabriel Yacoub
fut, de mon point de vue, un album d'une atmosphère assez particulière. Très
varié, voire disparate, il jetait une passerelle entre les mélodies et les
thèmes qu'aurait pu aborder le Malicorne de jadis et
les thèmes bien plus actuels qu'accostait maintenant Gabriel Yacoub en solo. Je crois que l'on peut voir "Bel"
comme un dernier regard de Gabriel Yacoub sur son
passé musical qu'il mélangeait à un nouveau pas vers un futur mélodique qu'il
cherchait peut-être encore un peu.
Là où "Elementary level
of faith" brillait par une inventivité débridée,
certainement pour mieux rompre avec un passé encore trop présent, "Bel"
hésitait, comme pour faire pardonner cet album précédent qui avait été si loin
dans l'innovation à tout crin. Ou alors reprenait-il le temps d'explorer plus
calmement tous les horizons déjà pointés par les autres albums. Ainsi
"Bel" fut à la fois un résumé et un rubicon.
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Cet album contient de nombreuses perles comme "Je pense à toi",
"D'abord je ne me souviens plus" (que Gabriel Yacoub
reprend fréquemment en concert), "Les choses les + simples" (un autre
titre souvent joué par Gabriel Yacoub en concert) ou
encore "Je serai ta lune" (plus qu'une perle, un diamant)...
"Frotter doucement tes tempes de glaçon
Et vivre sur tes lèvres quand tu ne dis plus rien,
Caresser lentement tes pieds et ton talon
Et puis les réchauffer dans mes deux mains serrées...
Et je serai ta lune,
Ta lune et tes étoiles,
Mais pour un temps seulement,
Car nul n'est parfait
N'est parfait
Parfait..."
L'album suivant de Gabriel Yacoub fut...
"Quatre".
Recomptons ses albums solo...
"Elementary level of faith"... Un...
"Bel"... Deux...
"Quatre... Trois...
Y'a comme une erreur, non ?
Recomptons autrement...
"Les Cathédrales de L'Industrie"... Un...
"Elementary level of faith"... Deux...
"Bel"... Trois (lettres...)...
"Quatre... Quatre...
Cela va déjà mieux ainsi...
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"Quatre" fut, selon moi, l'album de la maturité en solo de Gabriel Yacoub. "Les Cathédrales de l'Industrie" amorçait
le futur, "Elementary level
of faith" brisait le passé, "Bel"
hésitait à nouveau entre passé et futur, mais "Quatre", lui,
d'emblée, marquait la volonté de dépasser, de transcender même, passé, présent
et futur. Ce qui fit de "Quatre" un album à la fois très équilibré,
très riche et surtout très maîtrisé.
Mieux encore, "Quatre" nous accueillait sur sa pochette avec un
Gabriel Yacoub sculpteur. Eh oui, nous nous
demandions déjà précédemment qui pouvait être au fond Gabriel Yacoub, eh bien la réponse devenait de moins en moins
évidente à trouver, rendant aussi et par là même la recherche de plus en plus
passionnante.
En effet, sur la pochette de ce nouvel opus, une sculpture créée par
l'assemblage d'objets plus ou moins hétéroclites nous suggère les quatre
directions transcendées en leur centre par un milieu du monde nettement plus
massif. Curieusement ce centre semble se déliter et se fendre...
Est-ce pour cela que cet album débute par un "Solide" qui évoque
plutôt la fragilité ?
"Traîné par la légende qui pousse au fond de moi
Et par le souvenir de la première fois,
J'ai laissé ma fatigue sur les rues pavées
Et sur l'herbe d'oubli qui chante sous mes pieds...
Marcher pour la raison et réchauffer l'ennui
De la douce lumière de tous mes esprits,
Descendre les cavernes les deux mains en avant
Rechercher en silence mes rêves d'enfant..."
Mais, dans ce monde changeant et souvent plein d'illusions, qui peut dire le
solide et qui peut nommer le fragile ?
"Quatre" est un opus abondant, voire débordant. On y passe des rêves
de l'enfance à l'évocation du lointain Liban, et de la douleur de l'exil à
l'au-delà des indiens Navajo, tout en s'envolant pour une traversée des mers
après une veillée chaleureuse en famille. Mieux, Gabriel Yacoub
s'y dévoile un peu, dans la partie de son passé ancrée à l'Orient et dans
ses amours contrariées par un océan décidément trop grand. Et c'est cette
touche de la vie très personnelle de Gabriel Yacoub
qui rend cet album si émouvant et si attachant. On y découvre également un
Gabriel Yacoub nouveau et plus sûr de lui reprenant
magnifiquement une des plus belles chansons de l'immense Jacques Brel.
Après un album si fastueux, quel pouvait être la prochaine étape pour Gabriel Yacoub ?
La réponse viendra avec "Babel" et sa pochette joliment tournoyante.
(B-A-B-E-L, 5 lettres, 5ème
album solo...)
-1_fichiers/image027.jpg)
Visiblement,
"Quatre" avait dû être particulièrement bien reçu par le petit monde
des chanteurs/chanteuses/compositeurs. Car "Babel" nous présenta
non seulement un duo de voix aussi inattendu qu'inédit entre Gabriel Yacoub et Stephan Eicher sur
"L'eau, le feu et toi", mais aussi un choeur extraordinairement
chatoyant à l'oreille des soeurs Kate et Anna McGarrigle sur "Désir".
Autre caractéristique de cet album, il regorge de compositions émanant des
musiciens qui entourent Gabriel Yacoub. Dans cet
opus, tous ont leurs quelques minutes de gloire (très méritée) : Nicolaïvan Mingot, son stupéfiant
guitariste, Patrice Clémentin, son talentueux claviériste, Yannick Hardouin, son impeccable bassiste, et last but not least at all, Jean-Pierre Arnoux, son génial (et très regretté)
batteur.
Si "Quatre" était un album "riche", celui-ci pourrait être
qualifié de "facile". Je veux dire par là : d'un abord facile.
Car pour ce qui est de la qualité des paroles et des musiques, on atteint des
sommets. Ecoutez "Pluie d'elle", "Désir" et "Je suis
le vent" et vous aurez déjà compris de quoi je veux parler. Et c'est sans
évoquer "L'eau, le feu et toi", "Mes mains", et le tout à
fait somptueux "Rêves à-demi"...
"Les rêves se partagent comme on partage un fruit
Même nuit même coeur mêmes promesses aussi
Mais les ombres séparent nos rêves à-demi
Je m'en veux d'être seul je lui en veux aussi
De ne pas traverser avec moi cette nuit
Dépasser la pâleur de ces matins petits
Alors celle que j'aime tourne le dos que j'aime
Elle regarde le mur de son côté du lit
En me laissant avec nos rêves à-demi..."
Autant dire qu'avec cet album Gabriel Yacoub
s'imposait encore un peu plus (mais toujours trop secrètement) dans le
firmament de la chanson française.
Son opus suivant, et d'ailleurs le dernier à ce jour ne pouvait donc être
qu'une confirmation en forme d'affirmation : "Yacoub".
Mais qu'affirme vraiment ce "Yacoub" placé
au centre de quatre points ?
Et même ce :Y: d'une si belle simplicité ?
Et que disent réellement ces deux yeux grands ouverts qui nous regardent fixement ainsi que ce sourire si énigmatique ?
Difficile de le savoir...
-1_fichiers/image028.jpg)
D'autant moins que dans cet album solo, Gabriel Yacoub
n'a, c'est presque amusant de le noter, jamais été mieux entouré.
En effet, en plus de ses musiciens habituels, et en plus aussi de l'excellent
Gilles Chabenat à la vielle à roue déjà présent sur
de précédents albums, il a aussi invité à la fête Jean-Claude Auclin au violoncelle, Nathalie Rivière au violon, Faycal Kourrich au violon
également, Ronan Le Bars à l'uillean pipe et Paul Jothy aux percussions... pour ne citer qu'eux !
Le brillantissime groupe corse A Fileta y fait aussi deux entrées très
remarquables dans les choeurs, ainsi que la superbe voix de la chavirante
Sylvie Berger.
Mieux encore, Bruno Coulais, dont les musiques de film ne sont plus à vanter, a
même prêté un peu de son immense talent pour l'arrangement des choeurs du
groupe A Fileta...
Fort bien, me direz-vous. Mais que tout cela donne-t-il à l'écoute ?
Je dirais que "Yacoub" est, à la première
audition, un album quelque peu déroutant, même pour un vieil habitué comme moi
(Eh oui, je "côtoie" tout de même Gabriel Yacoub
depuis plus de 25 ans maintenant !). Car malgré l'armada de musiciens qui ont
contribué à cet album, le son y est souvent presque ténu, comme si on n'avait
retenu que les seules notes fondamentales de chaque compositions, ou comme si
on avait mélangé, dans une alchimie mystérieuse, silence et musique.
Cependant, après deux ou trois écoutes, la grande beauté des chansons se
révèle...
... A l'image de ces quelques paroles de "Mes belles anciennes compagnes"
qui débute cet opus...
"Une autre a pris le voile
Enfin son voile à elle
Comme d'autres prennent la mer
Le maquis le grand large
Pour penser à la mort
De moins en moins souvent
Elle parlait de Lisieux
Et des béatitudes
Ses pommettes rosées
Des roses imaginaires
Serrées contre son coeur
Débordant des deux mains..."
A mon sens, cet album qui comporte onze chansons se divise en 2 parties égales
plus un titre.
Les cinq premiers titres sont lents, comme s'ils prenaient leur temps pour
venir jusqu'à nous, chansons atmosphériques voguant à petit vent, toutes
différentes et toutes très précieuses. Une mention particulière à "You stay here",
chanson déchirante qui a été mise en drame par un compositeur américain
malheureusement fort peu connu ici mais extrêmement intéressant : Richard Shindell.
Les cinq titres suivants sont plus rythmés, avec une mention spéciale au
"Poids du passé" qui ressemble franchement dans sa mélodie et dans
l'intonation des paroles à un vrai chant révolutionnaire et qui bénéficie en plus
d'un arrangement de cuivres assez redoutable et surtout complètement nouveau
sur un album de Gabriel Yacoub.
L'opus se termine avec une reprise de "L'amour marin", paroles de
Paul Fort et musique de Georges Brassens, hommage appuyé à ces deux personnages
et preuve encore une fois que Gabriel Yacoub avance
sur son chemin sans oublier de se souvenir et de saluer encore et encore les
illustres figures de la chanson francophone.
Mais cette évocation rapide de la discographie de Gabriel Yacoub
ne vous dira peut-être pas pourquoi je le mets au sommet lui et pas un autre.
J'aurais pu porter au pinacle Johnny Hallyday, Serge Gainsbourg, Jean-Jacques
Goldman, Alain Souchon, Laurent Voulzy, Michel Polnareff ou encore William Sheller.
Après tout, cela n'aurait étonné personne, s'agissant d'immenses parmi les
immenses de la chanson française.
Alors pourquoi Gabriel Yacoub ?
Il m'est difficile de le dire vraiment.
Je crois que cela tient d'abord à la vérité intérieure de l'homme. Je pense
que, fondamentalement, c'est quelqu'un qui n'a jamais fait aucune compromission
d'aucune sorte dans son art, quitte à ne jamais faire exploser le moindre Top
50 et à rester ainsi éternellement dans l'ombre. Il fait juste ce qu'il aime et
il le fait admirablement bien. Dans un monde où tout se monnaie et où l'on
recherche de plus en plus le profit immédiat et direct, voir un homme qui suit
sa route avec passion et obstination sans s'occuper des sirènes financières est
déjà en soi un véritable bonheur.
Je crois que cela tient aussi à l'intelligence de l'homme qui a toujours su
allier avec bonheur et harmonie les courants musicaux les plus variées ou les
plus éloignés dans le temps, et ceci sans jamais dénaturer les sources de son
inspiration. Mieux encore, il a redonné vie à tout un répertoire de chansons
merveilleusement traditionnelles mais qui croulaient sous le poids de notre
dédain. Il a su y reconnaître des perles et des rubis et il a su aussi nous les
rendre aussi actuelles que si elles avaient été écrites hier.
Et faire fredonner des airs datant du moyen-âge au
temps de la chanson pré-mâchée était là encore un
véritable exploit. Et c'est sans parler de l'intelligence avec laquelle il a
négocié son passage du monde des chants traditionnels à celui de la chanson
française moderne et de qualité tout en restant véritablement lui-même dans
chacun de ces deux univers...
Je crois que cela tient également à la gentillesse de l'homme. Il suffit de
l'avoir vu une fois sur scène pour s'être rendu compte de sa vraie bonté
modeste et de l'attachement qu'il met à faire de chaque concert une rencontre
plutôt qu'un flot de chansons jetées en vrac. Certes, certains soirs il semble
plus en retrait ou plus silencieux, mais dans son regard passe toujours la
lumière de son profond respect pour le public qui est venu le voir et
l'entendre chanter...
Il faudrait ajouter à ces trois premières raisons une raison plus centrale et
plus essentielle encore.
C'est que, tout simplement, ses paroles et ses mélodies sont parmi les plus
belles qu'il m'ait été permis d'entendre.
Pas de mots compliqués, juste des mots de tous les jours mais assemblés
joliment dans de superbes bouquets de phrases. Des mots vrais, qui viennent de
son âme et qui parlent à notre esprit.
Pas d'harmonies savantes non plus, juste des notes claires et magiques qui se
gravent dans le fond notre coeur et embellissent nos jours.
Pourtant les paroles et les mélodies de Gabriel Yacoub
ne ressemblent en rien à ce qui se dit et se joue ailleurs. Et c'est peut-être
cela qui le rend si unique et si précieux à mes yeux. Cela doit tenir à
l'histoire même de Gabriel Yacoub, dont les racines
plongent dans le lointain Liban mais qui a tiré ses premières inspirations
musicales du blues de l'Amérique profonde.
Si l'on considère qu'il s'est ensuite tourné vers les chants traditionnels de
nos provinces, on peut alors comprendre en quoi ses mélodies solos et ses
paroles sont si éloignées de toutes celles jouées et chantées par les autres
chanteurs...
Mais je crois surtout que ce qui fait que je place Gabriel Yacoub
au sommet, je parle très personnellement, tient dans cet album solo et signé de
son nom que je n'ai pas encore cité, certainement son premier véritable album
solo : "Trad. Arr.".
Cet opus, difficile à trouver même s'il a été récemment réédité, est un joyau.
-1_fichiers/image011.jpg)
Certes il s'agit encore du Gabriel Yacoub de la
période Malicorne, mais il s'agit surtout d'un choix
extrêmement intelligent et tout en finesse de chansons traditionnelles, choix
fait par Gabriel Yacoub lui-même, pour lui-même et
pour le plaisir de tous.
De cet album, je pourrais déjà citer "Le galant noyé", "La
chasse" ou "Mon ami, mon bel ami" qui sont de fort bonnes
chansons. Mais c'est surtout avec "Les trois p'tits
frères de Pontoise" que cet album prend sa vraie dimension.
Il s'agit d'une chanson racontant un fait lointain de notre histoire,
d'ailleurs sûrement déformé et amplifié au cours des différentes versions qui
ont été faite de cette chanson : le massacre, en 1259, des habitants de
Pontoise par des soldats commandés par l'un des proches du roi en représailles
du procès, et de l'exécution expéditive en leur ville, de trois étudiants de
Paris et frères dudit proche du roi Louis de l'époque.
Les paroles de cette chanson sont à la fois très simples et très fortes, mais
elles sont avant tout servies par une musique exceptionnellement émouvante de
Gabriel Yacoub.
Les dernières paroles en sont particulièrement tragiques.
"Les dames qui sont en fenêtre,
Elles s'écrient : "Dieu tout puissant !
Pour l'amour de trois p'tits hommes,
Faire mourir autant de gens !
Tant de gens, de demoiselles
Aussi des petits enfants.
En ont fait brûler sept mille,
Sans compter les innocents...
Dans la ville de Pontoise,
Les ruisseaux coulent de sang...
Dans la ville de Pontoise,
Les ch'vaux en ont jusqu'au flanc..."
C'est avec cette chanson que j'ai réellement compris le sens et la noblesse de
ces chansons traditionnelles trop souvent raillées et délaissées de nos jours.
Car c'est grâce à de telles chansons que l'on doit de connaître le quotidien
ancien de nos prédécesseurs en ce pays, que l'on connaît leurs peines et leurs
espoirs, leurs souffrances et leurs amours.
Beaucoup d'entre nous, tout gosse, ont certainement chanté "La complainte
de Mandrin". Mais combien se sont alors rendu compte de la véritable valeur
de ces paroles qui ont traversé les siècles sans changer d'un iota et qui nous
content toujours comme si c'était hier la triste fin d'un brigand ? Un journal
chanté, voilà ce que nous avions en bouche en fredonnant "La complainte de
Mandrin"...
Et c'est donc à Gabriel Yacoub que je dois d'avoir
vraiment découvert le sens précieux et pourtant souvent méprisé des chansons de
nos terroirs.
Suite à cette révélation, je n'ai eu de cesse d'explorer encore et encore ces
chants anciens qui nous contaient la condition des femmes au long des âges, la
dure vie des soldats à l'époque des rois ou encore les refrains qui rythmaient
le travail des marins. Toute une dimension nouvelle s'était ouverte à moi, un
espace oublié où se mêlaient l'Histoire et le chant, les petites histoires et
les longues antiennes...
Merci Gabriel, ma vie eut été bien moins belle sans ces merveilleuses et
antiques mélodies.
Je terminerai ce texte sur quelques paroles tirées de "Dans la ville où je
suis" (toujours sur l'album "Trad. Arr."), paroles qui m'ont
toujours énormément émues.
Même si le personnage principal de cette triste chanson est une pauvre
malheureuse, permettez que je mette ces quelques paroles au masculin tant je
les ai fredonnées et fredonnées encore... (Il manquera évidemment la mélodie,
qui est fort belle)
"Creusez ma tombe, creusez-la bien.
Plantez un arbre à ses quatre coins...
Dessus ma tête, mettez une pierre,
Dedans ma bouche, mettez de la terre,
Et sur mon coeur, un pigeon blanc.
Montrez au monde que je suis mort d'amour...
Son argent fondra, son or s'en ira.
Il ne sera pas plus riche que moi.
Et moi je serai d'une verdeur !
Dessus mon cœur
poussera des fleurs… »
© Frédéric Gerchambeau
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